Quelle est la différence entre un coin et un token ?

 

Différences coins tokens pièces jetons

 

Les mots coin et token, ainsi que leurs équivalents français, pièce et jeton, sont des termes très courants dans l’univers des cryptomonnaies pour désigner les différentes unités de compte numériques qu’on peut rencontrer, et sont souvent utilisés de manière interchangeable. Cependant, il est possible de faire une distinction plus ou moins claire entre les deux concepts et c’est ce qu’on va découvrir aujourd’hui.

Étymologie et signification des termes

Avant de trouver quelle distinction il est possible de faire entre ces termes, il nous faut regarder d’où ils viennent et quelles nuances sémantiques on peut tirer de leur origine.

Commençons par le mot anglais « coin » qui a la même origine étymologique que le mot français « coin ». Le mot provient du latin cuneus qui désigne une sorte d’outil de matière dure (fer ou autre) utilisé pour fendre le bois. Sa forme prismatique a donné en français le sens principal du mot « coin », c’est-à-dire un endroit où se trouve un angle saillant.

 

Coin à fendre le bois
Coin à fendre le bois

 

Si dans les deux langues, le mot « coin » a ensuite désigné l’outil permettant de marquer les pièces de métal, ce n’est qu’en anglais que l’outil a donné son nom au produit. À partir du XIVème siècle, le coin a donc désigné la pièce de monnaie elle-même, pièce de monnaie faite de métal et qui avait le plus souvent la forme d’un disque et qui pouvait avoir un trou en son sein.

 

Coins pour battre monnaie
Coins pour battre monnaie

 

Le mot français « pièce » a lui une étymologie différente puisqu’il provient du gaulois reconstitué *pettia, déduit du breton pezh et du gallois peth. En français, le mot désigne la partie d’un ensemble considéré comme un tout, et se retrouve dans les expressions « pièce de viande », « pièce d’archive », « pièce d’étoffe », « pièces de la maison », etc. C’est pour cela qu’on parle de pièces de monnaie de manière générale, et simplement de pièces quand il n’y a pas d’ambiguïté. Le mot « pièce » garde cependant une signification plus large que le mot coin.

Continuons avec le mot « token », qui n’a pas d’équivalent étymologique français, car il est dérivé de l’anglo-saxon tācn signifiant symbole, signe ou preuve. Ce n’est qu’au XVIème siècle que le mot a commencé à se rapprocher du mot coin en désignant une pièce de métal marquée. Aujourd’hui il désigne une pièce de métal ou de plastique estampée, pouvant être utilisée comme substitut de monnaie, ou comme bon pour un bien ou un service.

 

Jeton de téléphone italien
Jeton de téléphone italien

 

En français, le terme se rapprochant le plus du token est le mot « jeton », qui est dérivé du mot « jet » auquel on a ajouté le suffixe -on. Il est apparu avec un sens botanique lors du XIVème siècle, et désignait alors une nouvelle pousse, sens qui se retrouve encore aujourd’hui dans le mot « rejeton ». Il a par la suite désigné une pièce de métal, d’ivoire ou d’une autre matière, plate et ordinairement ronde, dont on servait pour calculer des sommes. Au XIXème siècle, le jeton a acquis la même signification que le token, en constituant un instrument de représentation pour symboliser un bon pour un bien ou un service : on trouvait ainsi des jetons de présence, des jetons de téléphone, des jetons maçonniques, etc. Aujourd’hui les jetons sont utilisés pour le jeu (« jetons de casino ») ou pour les chariots de supermarché.

 

L’usage confus dans le milieu des crypto-actifs

Ces termes ont été repris pour désigner des unités de compte numériques dans le milieu des cryptomonnaies et autres crypto-actifs. Néanmoins, leur usage porte quelque peu à confusion : comme on l’a dit au début de l’article, les termes coin (pièce) et token (jeton) sont assez facilement interchangeables. Par exemple, certains parleront d’Initial Coin Offering pour désigner la prévente d’unités numériques qu’ils appelleront par la suite tokens.

Le mot coin a en particulier acquis plusieurs significations. Tout d’abord, il peut désigner la monnaie au sens général (comme on parle de l’euro) ou bien une unité de cette monnaie (comme on dit « un euro »). C’est particulièrement criant dans le cas du bitcoin : de cette manière, on peut dire tantôt qu’on a « utilisé le bitcoin pour payer », tantôt qu’on a « payé deux bitcoins pour s’acheter une voiture ». De plus il arrive également qu’on utilise les mots « pièce », « token » ou « jeton » dans le même contexte.

Ensuite, une pièce ou un coin peut aussi avoir un sens technique et désigner un UTXO, une pièce de cryptomonnaie d’un montant défini par une transaction : « une pièce de 12 546 satoshis ». C’est le sens que le mot possède dans le portefeuille Electrum par exemple.

Enfin, pour ajouter à la confusion, un coin peut, par métonymie, désigner le système entier qui le soutient. Cette confusion est renforcée par le fait que les premièrs protocoles de cryptomonnaie avaient tous le même nom que leur unité de compte : Bitcoin et le bitcoin, Litecoin et le litecoin, Dogecoin et le dogecoin, etc.

 

Une distinction entre coins et tokens

Un certain formalisme est apparu plus récemment dans le milieu des crypto-actifs : une distinction entre les unités natives, alors appelées des coins, et les unités non natives, alors appelées des tokens. Cette distinction a été démocratisée (assez maladroitement) par le site web CoinMarketCap qui donne la définition des deux termes dans son lexique :

 

Une pièce [coin] est une cryptomonnaie qui peut opérer de manière indépendante. […] [Un jeton est] une unité numérique conçue dans un esprit d’utilité, donnant accès et autorisant l’utilisation d’un système crypto-économique plus grand. Il n’a pas à être une réserve de valeur en soi, mais est fait pour qu’une application puissent se développer autour de lui.

 

Selon cette distinction, un coin (ou une pièce en français) est une unité native d’un système crypto-économique, c’est-à-dire une unité née au même moment dont l’existence est essentielle à la survie du système en question. Dans cette catégorie, on va rencontrer le bitcoin qui sert de base à Bitcoin en servant à payer les frais de transaction et en récompensant les mineurs qui mettent en jeu leur puissance de calcul pour sécuriser le réseau. On va également trouver l’éther, qui sert de carburant à la plateforme de contrats autonomes Ethereum. Enfin, le ripple (ou XRP) va servir à payer pour les frais sur le réseau éponyme.

Notez qu’il est possible qu’un système crypto-économique dépende de plusieurs unités de compte, et il peut donc y avoir plusieurs coins pour un seul système. Ainsi, le protocole Neo possède deux unités natives :

  • Le néo (anciennement appelé AntShares), qui représente une action donnant le droit de participer au consensus (DPoS), de voter dans le système de gouvernance interne et de toucher des dividendes sous forme de néogas ;
  • Le néogas ou gas (anciennement appelé AntCoin), qui sert de carburant à la plateforme en permettant de payer les frais de transaction, et qu’il ne faut pas confondre avec le gaz d’Ethereum qui a un fonctionnement différent.

De l’autre côté de la distinction, on retrouve le token (ou jeton en français) qui est donc une unité numérique non native évoluant sur le registre d’un protocole qui ne dépend pas d’elle pour fonctionner. Comme vous le savez peut-être, il est en effet possible pour les utilisateurs d’émettre des jetons sur une blockchain existante ! Ainsi, on va retrouver dans catégorie le Tether USD (USDT) qui existe sur la chaîne de Bitcoin grâce au métaprotocole Omni, le Basic Attention Token qui est un jeton ERC-20 évoluant sur Ethereum, les cryptokitties qui sont des jetons non fongibles de type ERC-721 qui existent aussi sur Ethereum, le BitTorrent Token qui est un jeton TRC-10 de la blockchain TRON, ou encore le Spice Token (SPICE) qui est échangé sur Bitcoin Cash.

 

Coins (pièces) et tokens (jetons)

 

Ces jetons non natifs sont généralement émis pour avoir des rôles précis :

  • Un jeton peut être utilisé dans le cadre d’une application décentralisée (le RLC de iExec, ou le jeton de réputation d’Augur).
  • Il peut servir de réserve de valeur en représentant un actif du monde réel (les stable coins comme le Dai, l’USDC, le Tether Gold).
  • Il peut avoir le rôle d’un titre (action, obligation, part dans une SIIC, etc.) soit en représentant un titre existant, soit en étant le titre lui-même (le plus souvent émis lors d’une STO). Par exemple un jeton Maker (MKR) est une action de la DAO du même nom.
  • etc.

 

Les limites de cette distinction

Cependant, cette distinction cointoken est loin d’être parfaite et a des défauts que nous allons examiner ici.

Commençons par dire que CoinMarketCap n’applique pas sa distinction de manière cohérente. Premièrement dans le système Neo, l’étiquette de coin devrait être attribuée aux deux unités inhérentes au protocole (le néo et le néogas), mais CoinMarketCap classe le néogas en tant que token pour on ne sait quelle raison.

Deuxièmement, d’après son propre lexique, le site affirme qu’un coin est « une cryptomonnaie qui peut opérer de manière indépendante ». Cependant, il classe dans le même temps les jetons OMNI et XCP (Counterparty) dans la catégorie des coins, alors que ni l’un, ni l’autre ne peut exister en dehors de Bitcoin, et que Bitcoin peut tout à fait exister sans eux.

Ensuite, même si on systématise ce genre de distinction, on s’aperçoit vite qu’elle ne correspond pas forcément à l’origine étymologique des termes et donc au sens qu’on se fait de ses termes. Dans la langue courante, le coin et la pièce ont un sens monétaire, que les termes token et « jeton » n’ont pas. Ainsi, un coin sera utilisé comme intermédiaire d’échange pour obtenir des biens et des services, et tirera sa valeur de cette utilité.

À l’inverse le token et le jeton ont un sens symbolique : ils représentent quelque chose qui n’est pas là. Les jetons sont ce qu’on appelait autrefois des méreaux : des bons pour quelque chose, des signes de reconnaissance ou des laissez-passer. Ils tirent leur valeur non de leurs qualités monétaires, mais de l’objet physique ou numérique qu’ils représentent.

La distinction selon la « nativité » est donc contraire au sens courant qu’on donne à ces termes, et il est possible de se poser des questions sur la catégorie de certaines unités numériques :

  • Où classer l’éther, l’unité de compte d’Ethereum, dont le rôle principal n’est pas d’être une monnaie mais un carburant pour la plateforme ? Selon une certaine logique, il devrait être classé en tant que jeton utilitaire servant à faire tourner une platefome de contrats autonomes. Cependant, son rôle monétaire est factuellement loin d’être nul, et il semble que toute unité de base d’un système décentralisé est voué à servir de monnaie à un certain degré. Cette réflexion tient pour l’éther classique, le tez, l’EOS, le tronix, le Binance Coin, etc.
  • Que penser d’un stable coin comme le Dai, que le classfication considère comme un token ? Ce dernier est émis et échangé sur Ethereum, mais a un rôle essentiellement monétaire, notamment pour sa qualité de réserve de valeur. De plus, contrairement à d’autres stable coins comme l’USDT et l’USDC, sa valeur est déterminée algorithmiquement : le Dai n’est pas la représentation d’une créance sur un tiers de confiance (comme Tether ou Circle). Ainsi, on pourrait tout aussi bien le classer en tant que coin.
  • Que penser du néo, qui intervient dans le consensus de la plateforme Neo, mais ne constitue pas directement le carburant de celle-ci ? Seul le néogas devrait en effet être considéré comme un coin, et ce d’autant plus que le néo est indivisible.

Ainsi, si la distinction cointoken actuelle a ses mérites, il faut néanmoins se poser la question de la pertinence de celle-ci, qui ne tient pas compte du rôle des unités numériques elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, le sens de ces termes n’est encore réellement déterminé aujourd’hui et l’écosystème évolue si vite que les conceptions qu’on s’en fait sont vouées à être chamboulées au fur et à mesure du temps.


Ludovic

Ludovic est fasciné par les cryptomonnaies et par l'impact qu'elles pourraient avoir sur le monde. De formation scientifique, il s'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

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