Spécialiste des blockchains, Axel Simon est membre de la Quadrature du Net, une association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet basée en France. Active depuis 2008, l'association lutte contre la censure et la surveillance des États et des entreprises privées.

👉 C'est quoi la blockchain ?

 

Les accusations de Bruno Le Maire à l'encontre des cryptomonnaies

Bruno Le Maire

Dans un premier temps, nous avons interrogé Axel Simon au sujet des dernières accusations formulées par Bruno Le Maire, ministre de l’Économie en France. Récemment, Bruno Le Maire s'est en effet engagé à lutter contre le financement du terrorisme islamiste via les cryptomonnaies. Selon lui, les terroristes utilisent les cryptoactifs comme le Bitcoin pour financer leurs activités. 

Bruno Le Maire accuse les cryptomonnaies de financer le terrorisme, alors que le secteur des cryptos est déjà très régulé. Est-ce une excuse pour imposer de nouvelles restrictions ?

Je n'avais pas vu cette annonce, je ne suis pas l’actualité non plus de près. Déjà, pour être assez clair, la Quadrature n’a pas une position déterminée et tranchée sur les cryptomonnaies et sur les questions de blockchain en général. Ça nous intéresse, mais nous n'avons pas vraiment une position d’ensemble. On ne s’y est pas encore vraiment intéressé en tant que collectif.

Mais oui, effectivement, les points d’entrée de beaucoup de cryptomonnaies sont quand même bien régulés à l’heure actuelle avec tout ce qui est contre le blanchiment d’argent notamment. Après, le fonctionnement concret de la majorité des cryptomonnaies c’est que les traces de quasiment tout ce qui est fait sont conservées, sauf sur une minorité de cryptomonnaies qui ne sont pas les plus populaires à ma connaissance. Donc je trouve que c’est une annonce qui n’est pas très intéressante. Je veux dire, on sait que le grand banditisme ne passe généralement pas par les cryptomonnaies pour se financer. Il y a des questions plus urgentes sur les paradis fiscaux et même les grandes banques qui ferment les yeux quand il se passe des choses similaires, pas forcément concernant le terrorisme, mais sur la criminalité en général. Ce n'est pas très pertinent.

Le yuan numérique et le crédit social chinois yuan numérique

Ensuite, nous avons évoqué le sujet du yuan numérique et du crédit social chinois. En effet, la Chine teste actuellement une monnaie numérique de banque centrale dans plusieurs villes de son territoire. Couplé au crédit social et à une blockchain centralisant toutes les informations concernant les citoyens, ce crypto-yuan représente un danger pour la vie privée et la liberté. 

Que vous inspire l’usage de la blockchain comme outil de surveillance de masse en Chine, avec notamment l’apparition du crédit social chinois et le yuan numérique ?

Je ne vois pas le rapport avec les blockchains parce qu’une blockchain c’est toujours un système qui fonctionne sur la décentralisation, c’est le seul sens dans lequel c’est utile. Quand c’est une entité et organisation unique, le gouvernement chinois, qui peut forcer tout le monde à utiliser un système unique, ça n’a aucun intérêt si c’est une blockchain en dessous. Que ce soit une blockchain ou une base de données centralisée, ça revient au même parce qu’on a un seul acteur qui contrôle les informations, à l’accès à l’information ou écrit de l’information, et au-delà de ça qui contrôle le fait que la population soit forcée d’utiliser le système. En fait, la partie blockchain là dedans elle est secondaire, la vraie question elle est complètement politique, elle est en dehors de ce qu’on met généralement en lien avec les blockchains. Techniquement, si c’est une blockchain en dessous, pourquoi pas, mais le problème n’est pas du tout sur cet aspect technique, mais sur l’organisation dans son ensemble.

Finalement, une blockchain centralisée n'est pas une véritable blockchain ?

Oui, c’est ça quoi. Tout l’intérêt d’une blockchain c’est d’avoir plusieurs nœuds qui appartiennent à des entités différentes pour qu’elles puissent ensemble garder une vision de la réalité, et de la vérité avec un petit v. Et ainsi éviter qu’une seule des entités du groupe puisse faire mentir les archives en gros, de façon trop facile ou invisible. Et là, c’est totalement sous le contrôle du gouvernement chinois, donc de la même organisation…ça n’aucun intérêt techniquement.

Pensez-vous qu’un système comme le crédit social chinois pourrait se mettre en place ailleurs dans le monde, dont en Europe ?

Bonne question ! Je pense que les gens s’en inquiéteraient beaucoup, mais on peut également faire faire beaucoup de choses aux gens avec les bonnes incitations, en donnant des avantages aux gens par exemple, mais pas de la même manière. On voit déjà des bribes de ce système : il y a beaucoup de gens qui utilisent des cartes de fidélité dans les magasins. Ça sert à les inciter à revenir et donc à modifier leurs comportements. C’est toujours des changements légers dans les pays d’occident plutôt que des changements profonds, ce serait trop visible. Et ces bribes sont appelées à progresser parce que les gens n’y pensent pas trop. Mais ce ne sera probablement pas géré par une autorité centrale qui contrôle et qui voit tout. Ce sera plutôt des entrecroisements d’intérêts économiques de différentes entreprises. Mais il y aura des choses similaires.

Sur le même sujet : Le yuan numérique, une arme dans la guerre entre la Chine et les États-Unis ?

Les monnaies numériques de banque centrale

Dans le sillon de la Chine, l'Europe et les États-Unis développent une monnaie numérique de banque centrale. Récemment, les annonces augurant l'arrivée d'un euro numérique se sont d'ailleurs multipliées. La BCE (Banque Centrale européenne) a même lancé une consultation publique au sujet de l'euro numérique

Les monnaies numériques de banque centrale vont-elles asseoir le contrôle de l’État sur les finances des citoyens ?

Il faut se rendre compte que les monnaies sont déjà numériques depuis un petit temps déjà. Nos comptes bancaires sont que des jeux d’écritures, ce n'est plus de l’argent physique. Alors oui, ça facilite le contrôle et la surveillance des mouvements de monnaie et de la population en général, mais aussi des entreprises. Il y a une question de vie privée financière qui n’est pas très souvent abordée. Clairement, c’est beaucoup plus simple de savoir ce que les gens font de leur argent, où ils achètent, etc., pour ensuite essayer de les influencer, si l'on a une vue sur le compte en banque. Après, si cette monnaie est une monnaie basée sur une devise de banque centrale qui est basée sur une blockchain, comme on a pu l’évoquer, ça ne change rien, c’est technique et c’est plus en arrière-plan. Peu importe comment la monnaie est fabriquée pour les gens, en euros physiques ou des euros lancés par la Banque de France sur une blockchain. Mais après, si les gens se mettent à utiliser des cryptomonnaies qui sont axées sur la vie privée en masse, cela changerait les choses, mais ce n’est pas du tout la réalité des faits.

L’arrivée d’un euro ou d’un dollar numérique, est-ce que ça pourrait encore changer la donne, accélérer la surveillance et précipiter la fin de l’argent liquide ?

Je ne pense pas parce que c’est plutôt pour l’établissement d’échange entre les banques centrales et secondaires, mais ce n'est pas prévu pour les clients finaux, les utilisateurs, ou pour les entreprises. Nous, on ne verrait pas vraiment la différence. Ça changera juste la manière dont la comptabilité est faite entre banques centrales et banques secondaires. Donc, ça ne changera pas grand-chose parce que de toute manière les informations bancaires sont déjà revendues par les banques.

Est-on déjà dans un système de surveillance financière ?

Je ne m’y connais pas assez pour dire ça, mais les banques ont déjà accès aux comptes des clients et, dans certains cas, ont l’obligation de partager les informations.

La crise du Covid-19 va-t-elle accélérer le développement des monnaies numériques de banque centrale ?

Non, je ne vois pas vraiment de lien. Ce sont des projets sur des années qui suivent leur cours, mais en fait avec tout le monde en télétravail, ça risque plutôt de ralentir les choses.

Que peut-on faire pour éviter les abus ?

Actuellement, une énorme partie du système économique dépend d’Internet, et des entreprises du numérique, les GAFAM. Et eux dépendent de l’économie de l’attention. Et pour s’assurer que les gens regardent leurs publicités, ils ont mis en place un système, qui est amélioré constamment, de surveillance. En fait, l’économie de l’attention c’est un des vecteurs du problème. Si l'on arrivait à sortir du schéma de l’économie de l’attention, pour aller vers un système de paiement volontaire ou même nécessaire, pour avoir accès à des contenus ou des médias, on observerait un recul de la publicité et donc de la surveillance. Je pense que ça jouerait beaucoup.

Sur le même sujet : Société Générale et ConsenSys testeront l’euro numérique en France

Monero, Zcash...les cryptomonnaies qui garantissent l'anonymat

Monero XMR

Enfin, nous avons interrogé Axel Simon au sujet des cryptomonnaies qui ont été conçues pour protéger la vie privée de leurs utilisateurs, comme Monero (XMR) ou Zcash (ZEC). Contrairement au Bitcoin, les transactions effectuées en Monero ou en Zcash sont impossibles à tracer. En effet, on ne peut identifier le destinataire, l'envoyeur ou le montant des transactions. 

Que pensez-vous de Monero ou Zcash ?

Il y a un grand travail qui a été réalisé par la communauté qui bosse sur la cryptographie. Il y a différentes stratégies intéressantes, avec notamment la preuve à divulgation nulle de connaissance, ou le fait d’être dans un groupe et de rendre plus compliqué de déceler qui fait quoi (comme Monero).

Pensez-vous que ce sont de bons outils pour protéger la vie privée ?

Oui, je pense oui. Plus que le Bitcoin, car le BTC n’est pas prévu pour protéger la vie privée. Ça enregistre toutes les transactions en public et n’importe qui peut consulter les transactions et voir qui transmet des fonds à qui. Le Bitcoin n’a pas de notion de la vie privée. Ce n'est pas prévu pour. C’est très simple de rattacher les choses ensemble. Ce n'est pas anonyme, c’est pseudonyme et il est facile de rattacher les pseudos aux personnes. Il y a même des services entiers d’analyse. Tout le jeu c’est de mettre un nom derrière une identité numérique, et ce n’est pas si compliqué.

👉 Savez-vous que le Bitcoin n'est pas anonyme, mais pseudonyme ?

Nous remercions Axel Simon pour ses réponses à nos questions. Si vous avez une question sur le sujet, ou si une erreur s'est glissée dans cet article en dépit de notre vigilance, on vous invite à nous en faire part dans les commentaires ci-dessous. 

A propos de l'auteur : Florian Bayard

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bartzabel

Bon article. J'aime bien quand quelqu'un d'intelligent m'explique ce que je pense déjà, j'ai l'impression d'être moi aussi intelligent, du coup.