La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, la nouvelle guerre froide

La guerre commerciale qui oppose la Chine aux États-Unis a débuté en mars 2018. Afin de réduire le déficit commercial américain (qui a atteint 566 milliards de dollars en 2017), Donald Trump menaçait alors d'instaurer des taxes sur les importations de produits chinois. Dans la foulée, le 45e président des États-Unis accusait Pékin de concurrence déloyale envers les entreprises américaines.

Quelques mois plus tard, Trump mettait ses menaces à exécution en imposant des taxes sur 34 milliards de dollars d'importations chinoises. La Chine a rapidement répliqué en taxant durement des milliards de produits américains.

Depuis, c'est l'escalade. Malgré plusieurs mois d'apaisement, les deux nations continuent de s'affronter. Avec le temps, le conflit s'est déporté sur le terrain de la technologie.

En mai 2019, Donald Trump a ainsi exclu Huawei et ZTE, deux importants constructeurs de smartphones chinois, du marché américain sous prétexte de protéger la sécurité nationale. Le locataire de la Maison-Blanche a instauré plusieurs lois afin d'interdire aux groupes chinois d'utiliser des technologies développées sur le sol américain.

Par exemple, le constructeur Huawei n'est plus autorisé à intégrer des puces américaines dans ses smartphones ou à utiliser les logiciels développés par Google. Donald Trump accuse ces entreprises chinoises de violer la propriété intellectuelle des groupes américains et de voler leurs secrets industriels.

Brevets blockchain

Répartition des brevets obtenus selon les entreprises

 

En parallèle, le conflit a débouché sur une frénétique guerre des brevets liés à la blockchain. Poussées par le Parti communiste, de nombreuses firmes chinoises déposent à tour de bras des brevets blockchain. Depuis 2009, la Chine a d'ailleurs déposé 60% des brevets liés à la blockchain dans le monde, révèle un rapport d'Astamuse.

Pour l'heure, ce sont néanmoins de grands groupes américains, comme IBM, Bank of America et Mastercard qui détiennent le plus de brevets liés à la blockchain. Dans ces conditions, l’Institut de l’Iconomie estime qu'une guerre froide des brevets s'apprête à éclater entre les deux nations. Cette guerre des brevets préfigure le futur bras de fer entre le yuan numérique et le dollar américain.

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Une guerre commerciale devenue guerre des devises

En août 2019, la guerre commerciale s'est en effet muée en guerre des devises. Tout a commencé par une énième menace de Donald Trump. Sur Twitter, le président américain promettait d'imposer de nouveaux tarifs douaniers de 10% sur 300 milliards de dollars de produits chinois. La totalité des exportations chinoises vers les États-Unis était donc concernée par cette nouvelle taxe.

En réaction, la Chine a laissé le yuan s'affaiblir à moins de 7 unités pour un dollar américain, une première depuis 2008. Contrairement à ses homologues occidentaux, la Banque populaire de Chine n'est pas indépendante du pouvoir. Sur demande du Parti communiste, l'organisme a donc sciemment baissé le cours de sa monnaie nationale à un niveau inédit.

Cette mesure visait à atténuer l'impact des taxes promises par Donald Trump. Le prix des produits vendus en yuans chinois a en effet dégringolé pour les acheteurs situés à l'étranger, notamment les acteurs américains. In fine, l'affaiblissement de la monnaie nationale permettait de faciliter les exportations en dépit des menaces de Washington.

Furieux, Donald Trump a rapidement accusé la Chine de manipuler le cours de sa devise nationale. Le département du Trésor américain a ensuite officiellement identifié la Chine comme un pays qui manipule le cours de sa monnaie, une première en l'espace de 25 ans.

L'arme secrète de Pékin, le yuan numérique

Afin de peser dans la guerre commerciale, la Chine a développé une monnaie numérique d'État, le crypto-yuan. Annoncé officiellement en août 2019 peu après le coup d'envoi de la guerre des devises, le crypto-yuan sera prochainement testé dans une poignée de grandes villes chinoises, dont la capitale, Pékin.

Adossé au yuan, ce stablecoin sera d'abord proposé aux résidents chinois pour faciliter les achats quotidiens. De grands groupes comme Alibaba, Tencent et UnionPay sont impliqués dans le projet, en cours de développement depuis 2014. Le crypto-yuan sera ainsi intégré à de nombreuses solutions de paiement populaires dans le pays, comme Alipay et WeChat.

La mise en place de l'initiative s'est accélérée quand Facebook a présenté son projet de monnaie dématérialisée, Libra, en 2019. La cryptomonnaie développée par le réseau social californien a rapidement attisé les craintes de la Chine.

« Si la monnaie numérique est étroitement adossée au dollar américain, ça créerait un scénario dans lequel les monnaies souveraines coexisteraient avec les monnaies numériques basées sur le dollar américain. Mais il y aurait essentiellement un seul patron, à savoir le dollar américain et les États-Unis, » regrettait Wang Xin, responsable de la recherche de la Banque populaire de Chine.

Ensuite, les régulateurs américains se sont rapidement jetés sur Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, pour freiner le développement de Libra, laissant le champ libre à la monnaie numérique chinoise. Nourri par sa peur de la monnaie numérique de Facebook, Pékin a mis les bouchées doubles pour déployer son crypto-yuan dans les plus brefs délais.

« Pendant que nous débattons, le reste du monde n’attend pas. La Chine se prépare à lancer dans les mois qui viennent des idées similaires, » prophétisait Mark Zuckerberg devant le Congrès américain en fin 2019.

À terme, la Chine espère se servir du yuan numérique pour défier la domination du dollar américain à l'international. En effet, Pékin ambitionne de proposer sa cryptomonnaie souveraine à l'étranger dans les années à venir. Xiaochuan Zhou, ancien directeur de la Banque populaire de Chine, assure que le crypto-yuan sera rapidement modifié pour s’adapter aux échanges internationaux.

L'objectif affiché de Xi Jinping, le leader du Parti communiste chinois, est le suivant : remplacer le dollar par le yuan numérique en tant que monnaie de réserve internationale.

« Aucune nation n'a plus à craindre du potentiel perturbateur des monnaies numériques que les États-Unis, » avance une étude de JP Morgan, holding financière américaine, relayée par Bloomberg.

chine cartes nouvelles routes soie Carte des nouvelles routes de la soie - Source : TV5Monde

 

Pour y parvenir, la Chine veut faire du yuan numérique la monnaie par défaut pour le commerce international. Dans cette optique, Pékin va pousser son crypto-yuan auprès des commerçants dépendants des nouvelles routes de la soie, ces infrastructures ferroviaires et maritimes qui relient la Chine et l'Europe afin de faciliter l'import-export, notamment de pétrole et de gaz naturel.

Dans le cadre de ce plan d'envergure, la Chine incite aussi les pays aux abords des routes de la soie à investir dans ses infrastructures. Pékin propose actuellement d'avantageux emprunts en yuan aux nations qui longent les routes. À terme, les emprunts seront-ils réalisés en yuan numérique ?

« La création de cette monnaie numérique souveraine participe à la réalisation du grand projet chinois qu’est la Route de la Soie. La Chine supporte de moins en moins bien la domination américaine sur le système des paiements internationaux, » détaille Pascal Ordonneau, politologue et auteur d'un livre consacré au crypto-yuan, dans un billet de blog publié en août 2020.

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L'inexorable guerre des devises numériques 

Avec son yuan numérique en bonne voie, la Chine a pris l'avantage sur les États-Unis dans la guerre des devises numériques de banque centrale. Pendant la crise du coronavirus, les États-Unis ont pourtant bien failli lancer dans l'urgence un dollar numérique sous l'impulsion du Parti démocrate.

Dans le cadre d'un vaste plan de relance économique, ce dollar numérique devait permettre aux Américains les plus touchés par la crise de bénéficier d'une aide financière en devises numériques. Finalement, le dollar numérique n'a pas été intégré au texte de loi final. Le projet est mort-né, même si certains organismes fédéraux continuent de théoriser sur sa mise en place.

La Chine devrait donc s'imposer comme le premier pays à proposer une monnaie numérique de banque centrale, un avantage concurrentiel non négligeable sur ce marché. Chris Larsen, cofondateur de Ripple, craint que la Chine ne finisse par prendre le contrôle du système financier mondial face à l'immobilisme des États-Unis en matière de monnaies numériques.

« La Chine gagne actuellement la guerre froide technologique. En conséquence, il est plus probable que la Chine dicte des parties importantes d'un nouveau système financier mondial, » met en garde Chris Larsen dans un billet de blog incendiaire.

Brad Garlinghouse, PDG et membre du conseil d'administration de Ripple, abonde dans le même sens et affirme que l'avènement du yuan numérique risque de sonner le glas de l'hégémonie du dollar. Le dirigeant encourage les États-Unis à réagir en prenant davantage en compte les crypto-actifs.

Interrogée par France 24, Nathalie Janson, économiste et spécialiste des cryptomonnaies à l’école de management Neoma Business School, estime aussi que « le combat qui s’annonce est celui pour devenir la devise de référence du e-commerce à travers le monde ».

Néanmoins, malgré les atouts du yuan numérique, et la stratégie bien huilée de la Chine, l'experte assure que la route est longue avant que le e-yuan ne constitue une véritable menace pour le dollar. D'après l’Institut de l’Iconomie, le yuan numérique ne devrait d'ailleurs pas parvenir à détrôner le roi dollar.

Le think thank estime que le dollar restera dominant « grâce à son rôle significatif sur le marché des changes », « son rôle dominant sur le marché des produits dérivés » et sur celui de « la dette internationale ». 

On espère que ce dossier consacré au développement du crypto-yuan et à son importance stratégique dans le cadre de la guerre commerciale sino-américaine vous a plu. Si une erreur s'est glissée dans cet article malgré notre vigilance, ou si vous avez un avis sur le sujet, on vous invite à nous en faire part dans les commentaires ci-dessous.

 

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A propos de l'auteur : Florian Bayard

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