Un combat contre la fraude et le blanchiment d'argent

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2020, Twitter a été victime d'une vaste cyberattaque. Les comptes de personnalités comme Jeff Bezos, Kanye West, Barack Obama, Elon Musk ou Tim Cook ont diffusé une ambitieuse arnaque aux cryptomonnaies pendant plusieurs heures.

Les publications invitaient les internautes à envoyer du Bitcoin à une adresse spécifique. L'arnaque promettait de transférer le double de la somme envoyée en échange.

Évidemment, les personnes qui sont tombées dans le panneau n'ont rien reçu. En l'espace de quelques heures, l'arnaque a rapporté plus de 100 000 euros aux pirates.

Coinbase

Parmi les comptes Twitter piratés cette nuit-là, on trouve notamment le compte officiel de Coinbase. Conscient qu'une cyberattaque d'ampleur était en cours, l'exchange a bloqué l'envoi de 278 000 dollars en BTC, soit 30,4 BTC.

Coinbase affirme avoir empêché 1100 utilisateurs d'envoyer des BTC aux adresses détenues par les pirates. Malheureusement, 14 usagers de l'exchange avaient déjà envoyé des cryptomonnaies aux pirates avant que Coinbase ne puisse bloquer les transferts.

Si les intentions de Coinbase sont louables, cette affaire met en lumière les pratiques des exchanges. En bloquant les transferts de cryptomonnaies vers certaines adresses, identifiées comme frauduleuses, l'exchange protège les avoirs de ses utilisateurs.

D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que l'exchange crypto bloque les envois de cryptodevises afin de protéger ses clients. Interrogé par Forbes, Philip Martin, le directeur de la sécurité informatique de Coinbase, assure que la plateforme met régulièrement des adresses BTC sur liste noire afin de lutter contre les arnaques.

Il s'agit donc d'une pratique courante pour l'exchange, qui compte désormais plus de 35 millions d'utilisateurs. Coinbase n'est pas la seule plateforme à avoir agi de la sorte. Par exemple, les firmes Gemini, Kraken et Binance ont eux aussi bloqué les envois vers les adresses BTC détenues par les pirates lors du piratage de Twitter.

« Les escroqueries de cette nature ne sont pas nouvelles. Kraken surveille de manière proactive ce type d'activité et bloque certaines adresses que nous rencontrons. Comme toute autre arnaque, nous avons bloqué de manière proactive les adresses du piratage Twitter plus tôt cette semaine », explique Jesse Powell, cofondateur de Kraken.

Pour la plupart des services d'achat de cryptomonnaies, c'est visiblement devenu une habitude face à la multiplication des arnaques. De nombreux exchanges surveillent désormais à quelles adresses leurs utilisateurs envoient leurs devises. En décembre 2019, Binance a notamment bloqué l'envoi de BTC vers le service de mixage Wasabi.

Après le tollé provoqué par l'affaire, l'exchange a pointé du doigt le questionnaire Anti-Money Laundering. Ayant évolué pour devenir une bourse entièrement réglementée, Binance est en effet contraint de se plier à la législation en vigueur à Singapour contre le blanchiment d'argent, comme n'importe quelle banque.

Binance

Concrètement, l'entreprise doit impérativement analyser chaque transaction afin de repérer les tentatives de blanchiment. Pour repérer les fraudes, l'exchange a même mis au point Bulletproof Exchanger, une série d'algorithmes dopés à l'intelligence artificielle capable d'analyser toutes les transactions des utilisateurs. Dans certains cas, Binance demande même le motif de transferts des BTC.

D'après de nombreux témoignages, Binance n'est pas le seul exchange à surveiller les envois vers les services de mixage comme Wasabi. C'est également le cas de Paxos et Bitfinex depuis l'entrée en vigueur de nouvelles législations contre le blanchiment d'argent au cours des derniers mois, comme la 5e Directive Anti-Blanchiment d'Argent de l'Union européenne (AMLD5).

Sur demande des autorités, des exchanges peuvent aussi suspendre complètement le compte d'un utilisateur. En janvier dernier, Binance a par exemple bloqué le compte d'un commerçant russe à la demande de la police ukrainienne. Dans ce cas-ci, c'est la réception d'une importante somme d'argent en dollars qui aurait éveillé les soupçons des forces de l'ordre.

Plus récemment, Binance a aussi contribué à l'arrestation de criminels ukrainiens qui blanchissaient de l'argent via sa plateforme. Dans ce cadre, Binance a signé un protocole d’accord avec le ministère ukrainien en novembre 2019. Comme les banques, les exchanges travaillent désormais main dans la main avec les gouvernements.

👉🏻 Sur le même sujet : Blanchit-on plus d’argent en cryptomonnaie qu’en monnaie fiat ?

Des restrictions similaires à celles imposées par les banques

En cherchant à protéger leurs usagers contre les arnaques et à lutter contre le blanchiment d'argent, les exchanges finissent par appliquer des restrictions similaires à celles des banques traditionnelles. En effet, il n'est pas rare qu'un organisme bancaire bloque les virements vers certains comptes par souci de sécurité.

Les banques ont en effet le droit de bloquer les fonds transférés vers ou en provenance de votre compte. Là encore, c'est la législation qui impose aux banques d'analyser et de surveiller les transactions afin d'identifier les opérations de blanchiment ou de financement du terrorisme. Afin de valider une transaction, les banques peuvent demander à leurs clients de justifier l'intérêt de la transaction avec documents à l'appui.

Concrètement, les banquiers gardent donc un oeil constant sur les mouvements sur votre compte, et ce, malgré le secret bancaire.

« La loi n° 90-614 du 12 juillet 1990, relative à la participation des organismes financiers à la lutte contre le blanchiment des capitaux provenant du trafic des stupéfiants, impose de nouvelles obligations aux établissements de crédit et professions financières, dont celle d’informer Tracfin chaque fois qu’une transaction leur paraît suspecte : le principe de la "déclaration de soupçon", qui rompt le secret bancaire, est institué », précise d'ailleurs la loi française.

Banque HSBC

De nombreuses banques s'arrogent aussi le droit de bloquer les virements vers les plateformes d'échange de cryptomonnaies, sous prétexte de protéger les intérêts de leurs clients. L'an dernier, le Crédit Agricole a ainsi empêché un virement de 15.000 euros vers la plateforme Kraken.

Des banques comme La Banque Postale, la Caisse d’Épargne, BNP Paribas, CIC et LCL sont connues pour bloquer les transferts de fond vers les exchanges de cryptomonnaies, rapporte l'association l’AssoCryptoFr, un organisme français qui défend les utilisateurs de cryptomonnaies.

Dans certains pays en crise, comme le Liban notamment, les banques vont jusqu'à instaurer des règles exceptionnelles afin d'empêcher les citoyens de vider leur compte bancaire. Par exemple, il a momentanément été interdit de retirer plus de 50 dollars ou de transférer des fonds vers l'étranger.  Ces mesures visaient à influer sur le cours de la monnaie nationale. Pour l'heure, les exchanges de cryptomonnaies n'en sont pas encore là.

Néanmoins, la multiplication des restrictions et autres mesures de sécurité a de quoi susciter les craintes des utilisateurs. Afin d'éviter que leurs usagers ne transfèrent leurs devises hors de la plateforme, les exchanges pourraient-ils mettre en place des interdictions similaires, empêchant ainsi les internautes de disposer librement de leurs actifs ?

In fine, de telles interdictions ou restrictions pourraient aussi permettre aux plateformes de manipuler le cours des cryptomonnaies.

Prêts, carte de crédit... des services jusqu'ici réservés aux banques

Dans le cadre de leur développement, certaines plateformes proposent à leurs utilisateurs des services similaires à ceux proposés par les banques. C'est notamment le cas de Coinbase avec l'arrivée des emprunts.

Bientôt, l'exchange permettra à ses clients américains de contracter des prêts fiat à hauteur de 30% de leurs avoirs en Bitcoin grâce à son nouveau service « Borrow ».

« Les clients nous disent qu'ils ont besoin d'argent pour des dépenses telles que les rénovations de leur maison ou les réparations de voiture, mais ils ne veulent pas vendre prématurément leurs cryptomonnaies », explique Coinbase dans un communiqué, soulignant que ce service va permettre aux usagers de garder leurs devises sur la plateforme.

Afin de proposer ce service d'emprunt dans 17 états américains, Coinbase est parvenu à obtenir une licence de la part des autorités de régulation des États-Unis. De plus, la plateforme a obtenu une licence bancaire E-money de la part du Royaume-Uni en 2018.

Cette licence permet à l'exchange d'ouvrir des comptes en banque pour ses clients plutôt que de conserver les monnaies fiat sur un compte dédié à ses fonds propres. En 2019, Coinbase a ensuite obtenu une licence similaire pour ouvrir des comptes en Irlande pour ses clients basés en Europe.

Pour proposer ces services de prêts, Coinbase comme les autres plateformes qui lui emboîteront le pas doivent donc obtenir des licences bancaires. Pour conserver ces licences et leurs droits, les exchanges doivent se plier aux réglementations en vigueur.

Par exemple, Coinbase doit respecter les règles de la FCA (Financial Conduct Authority), une instance de régulation du secteur financier britannique.

« La licence exige que les opérations de monnaie électronique de Coinbase respectent les règles strictes imposées par la FCA et la directive sur les services de paiement », expliquait Zeeshan Feroz, le PDG de Coinbase UK, en 2018, sur le blog de Coinbase.

Binance TravelbyBit

De plus, de nombreuses plateformes d'échange proposent aussi à leurs utilisateurs de dépenser leurs cryptomonnaies grâce à des cartes de débit. Parmi les cartes de débit les plus populaires, on trouve la carte de Coinbase, de Binance, de Crypto.com ou encore de CryptoPay. Plus besoin de transférer vos devis sur un compte externe, comme Wirex par exemple, ou de les convertir afin de pouvoir les dépenser.

Comme l'expliquait Binance lors du lancement de la Binance Card, la carte bancaire permet à ses clients de « conserver leurs cryptomonnaies sous leur forme native dans leur portefeuille Binance Card et de ne la convertir en monnaie fiduciaire que lorsqu'une transaction est en cours ».

Le but affiché de ses services inspirés des banques : maintenir vos cryptomonnaies sur la plateforme plutôt que sur un cold Wallet ou une adresse quelconque. Comme les banques, les exchanges ambitionnent clairement de devenir incontournables en multipliant les services de cet acabit.

De nombreux exchanges parlent d'ailleurs d'un « écosystème financier » qui se veut alternatif à celui des banques. Néanmoins, les écosystèmes cryptos conçus par les exchanges sont essentiellement calqués sur ceux mis au point par les organismes bancaires traditionnels.

👉 Pour aller plus loin : Coinbase est en voie de devenir le premier exchange coté en bourse

Un danger naissant pour le monde des cryptomonnaies ?

En se développant, certains exchanges se rapprochent de plus en plus du fonctionnement d'une banque traditionnelle. Comme les banques, les exchanges conservent vos avoirs, gèrent les moyens de paiement et accordent des prêts.

Cette tendance grandissante représente un danger pour les utilisateurs de cryptomonnaies. Avec le temps, les plateformes s'imposent en effet comme des entités centralisant énormément de pouvoir. Sous prétexte de protéger leurs clients, ou de fournir des services supplémentaires, des exchanges comme Binance, Coinbase ou Kraken s'arrogent le contrôle des cryptomonnaies de leurs utilisateurs.

Comme c'est le cas dans le système bancaire actuel, les exchanges deviennent des tiers de confiance indispensables. Cette évolution des plateformes est contraire aux idéaux fondateurs du Bitcoin.

La mère des cryptomonnaies a en effet été conçue dans l'objectif de s'émanciper d'une quelconque autorité, que ce soit celle des gouvernements ou des banques. Les services et interdictions des exchanges remettent donc en cause les fondements de Bitcoin : la décentralisation et l'absence de tierce partie de confiance.

En étendant leur emprise et en copiant les banques, les plateformes sont-elles vouées à reproduire les erreurs du système financier actuel ? Si vous avez un avis sur la question, ou si une erreur s'est glissée dans cet article malgré notre vigilance, on vous invite à nous en faire part dans les commentaires ci-dessous.

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A propos de l'auteur : Florian Bayard

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BERNARD

Article vraiment très intéressant.
Ceci peut-il, maintenant ou à terme, impacter les crypto-actifs stockés sur un ledger ?
Il me semblait que c'était impossible et que ça se comportait comme un portefeuille d'argent "liquide".
Merci par avance pour votre réponse.

Robin Berné

Bonjour Bernard, qu’entendez-vous par impacter les crypto-actifs stockés sur un ledger ? Lorsqu’ils sont dans un Ledger vous êtes l’unique propriétaire.

BERNARD

Merci pour votre réponse. Pour ma part "impacter les crypto-actifs", c'est ce que vous décrivez dans votre article (justifications,blocages de compte, interdiction ou limitation de retraits de transferts ou de versements, virements modérés vers ou depuis les plateformes). Personnellement, j'ai déjà eu des problèmes avec une de mes banques --boursorama-- qui refuse de me faire des virements vers payward (kraken), heureusement que ça marche avec mon autre banque. Votre réponse me rassure un peu, donc d'après vous, je pourrai toujours envoyer ou recevoir des crypto avec mon ledger sans aucun de ces problèmes de justification comme pourraient le faire les… Read more »

Robin Berné

Oui vous pourrez toujours recevoir et envoyer des cryptos depuis votre Ledger. Et même si le logiciel pourrait bloquer vos envois vous pourriez utiliser vos fonds via un autre logiciel (Wallet / portefeuille) grâce aux 12 ou 24 mots qui font que vous détenez vos clés privées et vos fonds. C’est l’essence des cryptomonnaies que d’être maître de son argent (enfin pas de toutes les cryptos mais au moins du Bitcoin !)