Si vous lisez cet article, c’est que vous vous intéressez sûrement aux crypto-monnaies, et pour cause ! On observe de plus en plus d’intérêt que cela soit par curiosité ou par intérêt économique, notamment grâce à la Blockchain qui s’impose comme un outil incontournable. Pourtant, beaucoup s’imaginent encore les monnaies numériques comme destinée aux criminelles et notamment pour le blanchiment d’argent.

Note : Le blanchiment d’argent est par définition une action qui a pour but de ne pas être visible ou du moins, de se fondre dans la masse. Ceci explique pourquoi il peut y avoir une marge assez grande entre les chiffres.

 

Blanchiment mondial

Avant d’observer le marché des crypto-monnaies, voyons ce qu’il en ait des monnaies classiques appelées aussi monnaies fiat.

Il faut savoir que le choix du référentiel peut être sujet à controverse pour plusieurs raisons. La première est que trouver des informations fiables sur le blanchiment d’argent fiat (en termes de pourcentage) est extrêmement difficile. En effet, même si une certaine coordination internationale existe, il peut y avoir des méthodes de calcul très différentes d’un pays à l’autre sans parler de la transparence qui peut être remise en cause dans certaines situations. La seconde est que le marché monétaire est très complexe. Sans trop rentrer dans les détails, la masse monétaire se constitue de 4 agrégats monétaires (les agrégats M1, M2, M3, M4) représentant les différents usages de la monnaie. Prendre la masse monétaire en globalité serait alors incorrect car tous les agrégats ne sont pas sujet à être blanchis. Il faut en effet un minimum de liquidité pour une telle action et les derniers agrégats représentent la monnaie la moins liquide. Par simplification, nous partirons alors du PIB mondial (production de richesse annuelle effectuée par les agents économiques – ménages, entreprises, administrations publiques) qui représente 84% de la masse monétaire mondiale d’après la Banque mondiale. Ainsi, en excluant 19%, nous gardons une base plutôt très large car nous excluons seulement une partie de l'agrégat M4, autrement dit, une partie des billets de trésorerie et bons du Trésor entre autres.

D’après le FMI le montant estimé de l'argent blanchi dans le monde en un an est entre 800 milliards et 2 000 milliards en dollars américains. Cela représente ainsi entre de 2 à 5 % du PIB mondial.

 

Qu'en est-il des crypto-monnaies ?

Chainalysis, une entreprise spécialisée dans l’étude des blockchains et le suivi des transactions liées aux cryptomonnaies, a identifié dans « The 2020 state of the Crypto crime » 2,8 milliards de dollar en Bitcoin comme étant de source frauduleuse. Sur ce constat et en prenant pour référence la valorisation moyenne du Bitcoin sur l’année 2019 (131,9 milliards de dollars USD d’après coinmarketcap), on observe que c’est environ 2,12% de la capitalisation globale qui a été blanchi sur cette année.

Histrogramme montrant le total des cryptomonnaies envoyées et reçues par des entités illicites de 2017 à 2019.

De plus, en élargissant cette étude à la majorité des crypto-monnaies actives, on observe via le graphique ci-dessus que les opérations de crypto-monnaies illicites ne représentent encore qu'une faible part de l'ensemble des activités des crypto-actifs, soit 1,1 % seulement. C’est donc bien ces 1,1% que l’on doit comparer avec les 2% à 5% du PIB mondial (en monnaie fiat) que l’on a vu précédemment. Les crypto-monnaies ne sont donc pas un outil plus favorable qu’un autre à blanchir de l’argent. S’alarmer et les pointer du doigt comme les mauvais élèves est à ce jour incorrect.

En y réfléchissant, il n’est pas surprenant de constater un tel résultat. Le Bitcoin étant l’actif numérique le plus utilisé au monde, c’est aussi l’un des plus transparents grâce au Nakamoto’s consensus. Pour rappel, la blockchain qui régit ce coin a comme caractéristique fondamentale d’avoir un historique stocké et horodaté de chaque transaction que chacun peut voir (distributed ledger). Par conséquent, le blanchiment d’argent via ce biais est d’autant plus difficile dans la mesure où l’on peut savoir théoriquement d’où vient chaque coin et par où ce dernier a transité au cours de sa vie.

Pour aller plus loin, vous trouverez ici un article parlant de l'utilisation des crypto-monnaies sur le marché noir. Il relate notamment une augmentation mais permet de relativiser en montrant que l'utilisation de ce moyen de paiement reste à la marge pour ce secteur.

 

D'où vient ce blanchiment via crypto-actif ? 

Il est vrai qu’une forte augmentation s’effectue entre 2018 et 2019, à la fois en valeur totale et en pourcentage de l'ensemble des activités. Mais cette augmentation est due notamment aux réglementations encore faibles de l’écosystème, laissant ainsi plus de possibilités aux utilisateurs illicites.

Graphique en aire compilé 100% illustrant les différents types de service utilisé pour recevoir des Bitcoins illicits entre 2016 et 2019

Chainalysis relate deux principaux acteurs participant au blanchiment d’argent des crypto-monnaies en 2019 : les exchangers et les OTC brokers.

Concernant le premier, sur les 2,8 milliards de dollars en Bitcoin blanchis depuis les entités criminelles jusqu'aux exchangers, un peu plus de 50% proviennent de Binance et Huobi. Même s’il est maintenant nécessaire d’avoir une validation KYC (connaitre son client) et AML (anti-blanchiment des capitaux et financement du terrorisme) pour ces plateformes, il semble que des zones d’ombre existent encore. Au regard de ces données, les analystes estiment que ce blanchiment via ces plateformes d'échanges est en grande partie possible en raison d’un service qui se démocratise de plus en plus, les OTC (over The Counter) brokers. Ces derniers agissent sur le marché de gré-à-gré. Leurs principales fonctions sont d’éviter le risque de contrepartie et surtout d’éviter le risque de marché qui consiste en la fluctuation d’un cours lors d’un achat ou d’une vente d’une grosse quantité sur une place de marché.

Les OTC brokers ont un rôle très important dans cet écosystème, notamment en ce qui concerne la liquidité du marché comme le souligne Kaiko, fournisseur de données cryptographiques. Il est vrai qu’une fois de plus, la réglementation très précoce (la validation KYC est moins poussée que sur les exchangers par exemple) laisse une marge de manœuvre suffisante pour ce genre de pratique.

D’autre part, comme pour toute technologie naissante, n’oublions pas que les criminelles jouent un rôle indispensable, celui de Bêta-testeur. C’est en effet eux qui, de par leur utilisation, permet à la technique de s’affiner et de se perfectionner. Ce fut le cas notamment d’internet et maintenant de la blockchain au travers des crypto-monnaies. Ce qui est certain, c’est que dorénavant que cela soit pour internet ou pour la blockchain, les criminels ne représentent qu’une toute petite partie des utilisateurs.

 

Et ensuite ...?

Malgré un environnement légal encore très flou, on a vu que le blanchiment d'argent n’est pas plus important via les crypto-monnaies que les monnaies fiat et que les résultats tendent même à monter le contraire. Le constat est donc plutôt encourageant mais il est clair qu’il ne faut pas non plus s’arrêter là. Un certain Idriss Aberkane nous dit que toute révolution passe par trois phases : ridicule, dangereux puis évident. Je pense que nous sommes actuellement à la fin de la seconde phase et que, à l’instar de la France avec la loi PACTE, la réglementation à venir permettra de faire diminuer davantage ce genre de phénomène pour passer en « évident ». Les crypto-actifs seront alors sûrement considérés comme le moyen de transfert privilégié.

A propos de l'auteur : Robin RIOTTE

twitter-soothsayerdata

Passionné de crypto-monnaie et de son outil la blockchain, je me spécialise depuis en autodidacte dans ces domaines en parallèle de mon Master en finance d'entreprise. J'aurai à cœur de vous transmettre des articles que j'espère factuels dans le but de comprendre mieux les enjeux de ce nouvel écosystème.
Tous les articles de Robin RIOTTE.

guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments