Avec l'émergence d'Internet, le paiement s'est considérablement amélioré au cours des décennies précédentes. Des services comme PayPal et Venmo en Occident, ou Alipay et WeChat en Chine, ont ainsi rendu l'expérience de l'utilisateur beaucoup plus agréable en ne l'obligeant plus à attendre plusieurs jours pour effectuer un virement.

Puis Bitcoin est apparu et les possibilités ont été démultipliées dans le transfert à distance. Avec la cryptomonnaie, il était devenu possible de réaliser un transfert international, quasiment instantanément, pour un coût moindre, et sans avoir besoin de passer par l'intermédiaire d'un tiers de confiance.

Face à ces innovations, notamment face aux cryptomonnaies (Bitcoin), aux stablecoins (Tether) et aux monnaies privées émergentes (Libra), le système bancaire mondial a bien compris qu'il avait un retard considérable dans le domaine du paiement. C'est pourquoi on voit, depuis quelques années, une idée s'imposer aux quatre coins du monde : les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), appelées en anglais central bank digital currencies (CBDC).

 

Développement des MNBC : quel est le contexte ?

Le terme central bank digital currency est issu d'un discours de Ben Broadbent, gouverneur adjoint pour la politique monétaire à la Banque d'Angleterre, prononcé le 2 mars 2016 à la London School of Economics. Le concept, qui s'inspire directement de Bitcoin, a depuis été repris de nombreuses fois par les banques centrales du monde entier.

Les MNBC, étudiées depuis longtemps, font aujourd'hui l'actualité, notamment par rapport à l'engouement autour de la Libra de Facebook et au succès des stablecoins, ces jetons numériques adossés à des devises nationales. De plus, en 2020, la crise sanitaire actuelle a stimulé l'intérêt porté à cette idée, le paiement numérique ayant augmenté significativement au détriment de l'argent liquide. Comme il est écrit dans le rapport du 24 juin 2020 de la Banque des règlements internationaux (la « banque centrale des banques centrales ») :

La crise du Covid-19, et l'essor des paiements électroniques qui l'accompagne, est susceptible de doper le développement des monnaies numériques de banque centrale à travers le monde.

Beaucoup de banques centrales ont annoncé travailler sur le projet d'une monnaie numérique. On retrouve entre autres :

  • La Banque de Suède (Riksbank), qui a été la première à initier une phase de test pour sa « e-couronne » (e-krona) début 2020.
  • La Banque populaire de Chine (PBoC), qui a déjà mis au point son yuan numérique et est en train de le tester depuis l'été 2020.
  • La Réserve fédérale des États-Unis (Fed), qui a également mis en route une expérimentation autour d'un dollar numérique.
  • La Banque Centrale Européenne (BCE), jusqu'il y a peu était assez réticente à cette idée, qui a annoncé le 11 septembre étudier l'option d'un euro numérique de manière sérieuse. Cette décision est due à l'avis favorable des banques nationales de différents pays de la zone euro comme la Banque de France, la Banque fédérale d'Allemagne et la Banque des Pays-Bas. Dans un rapport de la BCE publié le 2 octobre, Christine Lagarde a déclaré que la banque centrale « doit se tenir prête à émettre un euro numérique si cela s'avère nécessaire ».
  • La Banque de Corée, qui a lancé le programme pilote d'un potentiel won numérique qui pourrait voir le jour en 2022.
  • La Banque centrale du Brésil, qui prévoit de lancer sa propre monnaie numérique en 2022.

De plus, notez que le Petro vénézuélien, lancé en 2018, pourrait être considéré comme un prototype de MNBC.

L'idée d'une monnaie numérique gérée par une banque centrale est donc dans l'air du temps. Mais à quoi pourrait ressembler une telle monnaie ?

Quelles sont les caractéristiques des MNBC ?

Le concept de MNBC n'est pas bien défini, mais il est possible d'en dégager les principales caractéristiques.

Comme on le sait probablement, en Occident, l'essentiel de la monnaie est déjà numérique : plus de 90 % de la masse monétaire est en effet conservée sur des comptes bancaires. Une MNBC ne changerait rien à cette nature numérique, mais en simplifierait grandement le fonctionnement.

Une MNBC serait donc une monnaie numérique, émise et gérée directement par la banque centrale et ayant de facto cours légal sur le territoire concerné. Elles auraient donc, d'entrée de jeu, un effet de réseau similaire à nos monnaies fiat actuelles.

À condition qu'elle ne soit pas restreinte au marché « de gros » (réservée aux banques, aux organismes financiers et aux grandes entreprises), une MNBC pourrait posséder les caractéristiques suivantes :

  • Une meilleure fluidité des échanges : les paiements seraient instantanés, et ceci 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
  • Un accès permissionné : il est clair qu'acquérir un compte demanderait une procédure très lourde de vérification d'identité.
  • Des virements à l'étranger plus flexibles, mais tout de même restreints.
  • Une interface plus facile que les API actuelles des banques. Cela permettrait d'améliorer considérablement la qualité des services en ligne. De plus, il n'est pas non plus exclu que les MNBC rendent possible le déploiement de smart contracts.
  • La réception (ou le paiement) d'intérêts : une monnaie numérique de banque centrale permettrait d'automatiser la gestion des intérêts sur le compte. Ces intérêts pourraient être positifs ou négatifs.
  • Un certain anonymat : les paiements seraient probablement rendus anonymes pour les utilisateurs. Néanmoins, il est possible que la banque centrale soit en mesure d'observer les transactions sous certaines conditions.

Les MNBC fourniraient donc une plus grande accessibilité et favoriseraient l'inclusion financière, chose qui fait cruellement défaut dans les pays « en voie de développement ». En étant accessibles de manière internationale par l'intermédiaire du réseau Internet, elles permettraient de réaliser le rêve de « bancariser les non-bancarisés », parfois cher aux crypto-enthousiastes.

C'est ainsi que l'on est amené à se demander : est-ce que les MNBC ne pourraient pas empiéter sur les objectifs envisagés par les cryptomonnaies ?

Une menace pour Bitcoin et les cryptomonnaies ?

Il est légitime d'imaginer que les monnaies numériques de banque centrale, si elles étaient mises en place, pourraient impacter la valeur du bitcoin et des autres cryptomonnaies. C'est néanmoins ignorer la proposition de valeur des cryptomonnaies décentralisées, qui est totalement opposée à celle des MNBC.

Il existe en effet dans l'opinion publique une confusion entre ce que sont les MNBC et ce que représentent les cryptomonnaies, parfois entretenue par l'usage du terme vague « blockchain ». Ainsi, le président chinois, Xi Jinping, adore la blockchain quand il s'agit de tracer et de contrôler la population tout en conservant un positionnement dur sur le bitcoin et les cryptomonnaies.

Les MNBC n'auront pourtant rien à voir avec les systèmes décentralisés qu'on connaît tels que Bitcoin ou Ethereum. Malgré l'usage d'un registre distribué entre quelques nœuds, elles resteront, à cause de la nature même des contraintes étatiques, contrôlées de manière centralisée. Même le modèle Libra pourrait se vanter d'être plus décentralisé que les MNBC, avec son réseau de 100 nœuds potentiels.

Tout d'abord, si elles en viennent à exister, les MNBC seront toujours sujettes à la création monétaire arbitraire déjà décidée par la banque centrale via ses taux directeurs et ses assouplissements quantitatifs. En réalité, une MNBC pourra être pire que la monnaie actuelle à ce niveau-là, en donnant à la banque centrale un accès encore plus grand au levier de la « planche à billets ». La banque centrale pourrait même devenir ouvertement un organisme central de crédit, au détriment des banques commerciales qui possèdent cette fonction actuellement.

Les MNBC ne seront donc pas résistantes à l'inflation, contrairement aux cryptomonnaies gérées de manière décentralisée comme le bitcoin.

De plus, on peut facilement imaginer que la création monétaire pourra être utilisée plus facilement dans le cadre de politiques de redistribution, comme la mise en application d'un revenu universel provenant de l'argent créé et crédité directement sur le compte des utilisateurs.

👉 Un revenu universel en cryptomonnaies est-il possible ?

Ensuite, les MNBC seront sensibles à la censure des États. Les banques centrales devront en effet suivre les lois régionales des différents États du monde, et il y a fort à parier que beaucoup de transactions ne pourront pas être réalisées. En outre, en cas de gel de votre compte, il ne vous sera pas possible d'ouvrir un autre compte, comme cela peut se faire dans le système bancaire actuel.

Cette mise en place pourrait s'accompagner d'une guerre contre l'argent liquide, qui est d'ailleurs devenu trop sale depuis la pandémie de Covid-19.

De cette manière, les MNBC pourraient constituer le summum du contrôle bancaire, contrairement aux cryptomonnaies qui offrent, par leur conception, une résistance à la censure.

Enfin, comme on l'a déjà évoqué, ces MNBC pourront être néfastes pour votre confidentialité. Tout indique en effet que les banques centrales auront la possibilité (sous certaines conditions) d'accéder à l'historique de vos transactions. Si cela pourra être géré convenablement au début, il n'en reste pas moins que la MNBC sera un outil puissant de surveillance financière de masse, pouvant œuvrer à la réalisation d'un avenir orwellien dans lequel les individus n'auront plus aucune vie privée.

Ainsi, plus qu'une réelle innovation, les MNBC représentent surtout une remise au goût du jour du même modèle de monnaie centralisée. Si elles voient le jour, elles pourront donc grignoter un peu de l'aspect novateur apporté par les cryptomonnaies, sans pour autant les remplacer dans leur proposition de valeur. Bitcoin a donc un bel avenir devant lui.

D'un autre côté, les MNBC pourront constituer une menace pour la monnaie actuelle, gérée, et émise en grande partie, par les banques commerciales. C'est donc plutôt cet antagonisme qu'il faudra surveiller.

 

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A propos de l'auteur : Ludovic Lars

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Je suis fasciné par les cryptomonnaies et par l’impact qu’elles pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, je m’attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible. Sur Cryptoast, je me propose de vous aider à mieux comprendre comment fonctionnent les cryptomonnaies (principalement Bitcoin, Bitcoin Cash et Ethereum) et quels sont les enjeux qui animent cet écosystème fascinant.
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Karre

J'ai bon espoir que les personnes qui n'on jamais eu de wallet crypto sur leurs téléphone puisse d'abord commencer à utiliser les CBDC puis dirige leurs curiosité sur les cryptos.
Il semble difficile de convaincre "monsieur tout le monde" avec les solutions décentralisé, même 10 ans aprés le Genesis block.
Peu etre que les CBDC peuvent etre le pas qu'il nous manque pour toucher le grand public.