Le déploiement de l'euro numérique se rapproche

D'ici 2025, la Banque centrale européenne (BCE) lancera un euro numérique dans tous les pays de la zone euro, a récemment annoncé la présidente de la BCE, Christine Lagarde. Prévue pour exister en parallèle des billets et des pièces, cette devise numérique a déjà fait l'objet d'une consultation publique de trois mois. Au terme de cette consultation, 8 221 citoyens, entreprises et associations professionnelles ont donné leurs opinions sur la forme que devra adopter ce futur euro numérique.

« L'euro numérique sera comme les billets de banque, mais sous une forme numérique pour effectuer les paiements quotidiens de manière rapide, simple et sécurisée, » explique la Banque centrale européenne.

D'après la BCE, l'essor du paiement sur mobile et l'effondrement de l'utilisation de l'argent liquide pendant la pandémie de Covid-19 ont précipité le développement du projet. L'étude SPACE (Study on the Payment Attitudes of Consumers in the Euro area) de la BCE montre en effet que les Européens ont largement délaissé le cash depuis l'entrée en vigueur des mesures sanitaires contre le Covid-19.

L'argent liquide ne représente plus que 48% de la valeur totale des achats réalisés dans un commerce physique. Désormais, la carte bancaire représente plus de 40% des achats réalisés dans l'espace européen dans des magasins physiques. À terme, le cash va inexorablement disparaître.

« Les Européens se tournent de plus en plus vers le numérique dans leurs modes de consommation, d'épargne et d'investissement. Notre rôle consiste à préserver la confiance dans la monnaie, » justifie Christine Lagarde.

Les avantages de l'euro numérique

Des transactions plus rapides qu'un virement bancaire

La Banque centrale européenne a longuement mis en avant les avantages de l'euro numérique dans ses communiqués. Grâce à sa devise numérique, la BCE promet d'abord des transactions plus rapides qu'un virement bancaire. De fait, les transactions entre un wallet numérique et un autre devraient théoriquement être instantanées, à la manière des transferts proposés par certaines banques mobiles comme Revolut. Les transactions d'euros numériques ne nécessiteront pas de règlement interbancaire. De facto, une somme d'argent pourra être transférée n'importe quand, que ce soit le weekend ou un jour férié. Actuellement, les transferts bancaires reposent sur Target 2, un système de paiement géré par la BCE. Ce système ferme tous les weekends et les jours fériés. Un virement met parfois plusieurs jours avant de s'afficher sur le compte d'un destinataire.

Réduire les frais de gestion de compte bancaire

Les euros numériques seront stockés dans un « portemonnaie numérique », accessible sur smartphone ou ordinateur. Toute l'infrastructure numérique sera gérée par la BCE. Ce portefeuille remplace le compte bancaire fourni par les banques. L'euro numérique étant directement émis par la BCE, il permettra d’éviter les frais de dépôt bancaire. In fine, l'euro numérique a un coût moins élevé que l'euro. Dans la foulée, cette monnaie numérique de banque centrale va favoriser l’inclusion financière des personnes qui ne disposent pas d’un accès aux services bancaires. Il suffira d'avoir un terminal connecté à Internet, comme un smartphone ou un PC.

Une meilleure sécurité

Pour sécuriser l'euro numérique, la banque centrale européenne devrait s'appuyer sur la technologie blockchain. Cette technologie, à la base du protocole Bitcoin, permet d'enregistrer des informations de façon ultra sécurisée et immuable dans un registre décentralisé. Finalement, l'argent déposé sur un compte numérique à la BCE devrait être plus en sécurité que les avoirs déposés auprès d'une banque traditionnelle.

Une meilleure gestion de la masse monétaire

Grâce à l'euro numérique, la BCE va aussi pouvoir améliorer la gestion de la masse monétaire en circulation. Tout d'abord, il sera plus facile pour la BCE de déterminer le nombre de devises en circulation en passant par une infrastructure numérique entièrement sous son contrôle. Dans un deuxième temps, l'institution pourra aisément « brûler des tokens » pour éviter les risques d'inflation. Afin de rendre la monnaie monétaire plus souple et « élastique », des smart-contracts ou contrats intelligents pourraient être exploités. Ces contrats adapteraient automatiquement la masse monétaire disponible afin de s'assurer que le cours de la devise et le pouvoir d'achat des consommateurs restent stables.

« L’émission de monnaie par les banques centrales à destination directe du public pourrait aussi constituer une nouvelle approche de mise en œuvre des politiques monétaires. Elle permettrait un contrôle direct de la masse monétaire et pourrait compléter ou se substituer à d’autres instruments comme les taux d’intérêt et l’assouplissement quantitatif, » explique Shermin Voshmgir, auteur du livre Token Economy, dont la traduction est disponible sur Ethereum France.

Répondre à Diem, la monnaie numérique de Facebook et au crypto-yuan de la Chine

L'euro numérique répond d'abord à une question de souveraineté monétaire. La BCE a décidé d'accélérer le développement de la devise numérique afin de ne pas laisser le champ libre aux cryptomonnaies développées par des entreprises privées, comme Facebook. Le réseau social américain développe actuellement son propre stablecoin adossé notamment au dollar, Diem.

« C'est un projet défensif né de la peur de l'offensive américaine qui n'existe pas encore, » déclare Simon Polrot, président de l'Adan, l'association pour le développement des actifs numériques (une association qui comprend notamment Ledger, Coinhouse, Kaiko et Woorton), interrogé par Cryptoast.

L'euro numérique est aussi une réponse aux autres monnaies numériques de banque centrale, comme le crypto-yuan de la Chine ou le yen numérique du Japon. Si l'euro digital en est encore à ses balbutiements, les devises numériques chinoises et japonaises sont déjà en cours d'expérimentation. Le projet de la BCE vise à résorber le retard accumulé par les institutions européennes vis-à-vis de pays comme la Chine. Sur le terrain des monnaies, être le premier est un avantage concurrentiel non négligeable. D'ailleurs, la Chine a accéléré le développement du crypto-yuan juste après que Facebook ait annoncé Diem.

Diem Facebook

Les inconvénients de l'euro numérique

Prudent, Simon Polrot tempère les assertions de la BCE. D'après lui, les contours du projet d'euro numérique sont encore trop flous pour en tirer des conclusions. Néanmoins, les premiers signaux envoyés par Christine Lagarde et consorts ne sont pas encourageants pour le secteur des cryptomonnaies, estime Simon Polrot.

« Pour l'instant, on ne sait pas trop comment le projet va se structurer. Il y a encore beaucoup d'inconnues, » regrette Simon Polrot lors d'une interview accordée à Cryptoast.

Pas d'interopérabilité avec les blockchains publiques ?

Le fondateur d'Ethereum France craint que l'euro numérique ne soit pas interopérable avec les blockchains publiques déjà disponibles, comme le réseau Bitcoin ou Ethereum. Concrètement, le stablecoin poussé par la BCE ne pourrait pas être été utilisé dans des applications décentralisées. En enfermant l'euro numérique dans une blockchain privée, la BCE se priverait de nombreuses innovations, dont celles de la DeFi, la finance décentralisée.

« La BCE est une institution qui est plus habituée à voir des risques que des opportunités. Ce n’est pas dans son ADN de créer un projet qui soit innovant et qui échapperait d'une façon ou d'une autre à son contrôle, » explique Simon Polrot.

Pour être utile à l'écosystème crypto, l'euro numérique de la BCE devrait plutôt se rapprocher d'un stablecoin comme l'USDC. Lancé en 2018 par un consortium d'entreprises composé notamment de Coinbase ou Circle, ce stablecoin est hébergé sur plusieurs blockchains. Il est donc compatible avec plusieurs réseaux publics. À contrario, la BCE ambitionne plutôt de déployer « son propre réseau hermétique, dont aucun standard ne serait compatible » avec les blockchains publiques.

« On se retrouverait avec une sorte de Minitel de l'euro, » tacle Simon Polrot.

De ce point de vue, l'émergence de l'euro numérique, et de sa blockchain privée, rappelle celui du Minitel. Plutôt que de miser sur l'essor d'Internet, le gouvernement français et les opérateurs de télécommunications avaient préféré investir sur le développement du Minitel au début des années 1980. L'absence d'interopérabilité avec les systèmes développés par d'autres pays avait précipité l'abandon du boîtier.

« Les institutions européennes sont complètement aveugles, elles sous-estiment ce qu'il est en train de se passer sur les blockchains publiques. Elles n'ont pas considéré dans leur analyse le foisonnement autour de la DeFi et des stablecoins, » souligne le président de l'Adan, estimant que la BCE a plutôt une « approche d'interdiction et de blocage ».

Accroître la surveillance de l'État sur le portefeuille des citoyens, la fin de l'anonymat

Sous la houlette des banques centrales et des gouvernements, la blockchain pourrait vite devenir un outil d'oppression. L'émergence de l'euro numérique représente en effet un danger pour la vie privée et la liberté des Européens. En compilant des informations sur tous les Européens (dépenses, solde, épargne…), la BCE sera en mesure de surveiller la totalité des transactions financières. Christine Lagarde ne se cache d'ailleurs pas de vouloir utiliser l'euro numérique pour combattre le blanchiment d'argent la fraude fiscale. À terme, l'État pourrait aussi surveiller les transactions financières et les habitudes de consommation de ses ressortissants. Dans ce contexte, les potentielles dérives liberticides sont nombreuses. Faut-il craindre que l'euro numérique développé par la BCE ne se rapproche finalement beaucoup trop du crypto-yuan, la monnaie numérique totalitaire de la Chine ?

« Il y a un effet négatif aux CBDC, on le voit déjà en Chine : le contrôle et la surveillance sont généralisés. À partir du moment où la BCE contrôle tous les réseaux de paiement entre particuliers, entre banques commerciales, ça devient un « Big Brother » complet sur toutes les transactions financières, » met en garde le fondateur d'Ethereum France. « C'est créer une potentielle future catastrophe en termes de fuite de données et d'espionnage industriel, » la BCE contrôlant toute l'infrastructure, tacle Simon Polrot.

Une hérésie alors que la fracture numérique est une toujours une réalité ?

Les détracteurs de l'euro numérique opposent régulièrement le projet de la BCE à la réalité de la fracture numérique. En Europe, le taux de pénétration d'Internet atteignait 80% en 2018. L'infrastructure de l'euro numérique reposant entièrement sur l'utilisation d'un portefeuille en ligne et d'un smartphone, le projet revient à mettre de côté 20% de la population. L'illectronisme et l'inégalité de l'accès à Internet sont aussi mis en avant par les opposants du digital euro. In fine, une majorité de la population européenne disposera d'un nouvel avantage sur la minorité. Pour Simon Polrot, cet argument est loin d'être pertinent.

« C'est un faux argument. L'euro numérique ne va pas se faire en deux ans. Le cash ne va pas disparaître du jour au lendemain. La transition vers une économie entièrement numérique ne se fera pas avant 30,40 ou 50 ans. D'ici là, tout le monde sera nativement numérique, » déclare Simon Polrot.

yuan numérique

Une menace pour le Bitcoin ?

Pour certains, l'avènement des monnaies numériques de banque centrale, comme le digital euro de la BCE, va réduire la demande de Bitcoin. C'est notamment l'avis de Lee Ju-yeol, gouverneur de la banque de Corée, rapportent nos confrères de CoinDesk Korea. Plusieurs analystes financiers abondent dans le même sens. Pour les analystes de la Bank of America, l'euro numérique est même une « Kryptonite contre les cryptomonnaies ».

« Lorsque la monnaie numérique émise par la banque centrale sera introduite, la demande de Bitcoin et d'autres crypto-monnaies en tant que moyen de paiement diminuera" prophétise Lee Ju-yeol.

Sans surprise, Simon Polrot est d'un avis différent. Le président de l'Adan estime que ceux qui s'attendent à ce que les monnaies numériques de banque centrale sonnent le glas du Bitcoin et des cryptomonnaies « n'ont pas compris comment ces actifs fonctionnent ».

« Elles (NDLR : les banques centrales) sous-estiment les réseaux publics et la puissance de l'innovation qui existe sur ces réseaux. […]. Elles ont un manque de compréhension de ces réseaux publics. Ce n'est pas du tout possible de répliquer le degré d'innovation et d'inventivité d'un réseau public sur un réseau privé où on ne peut pas créer de nouveaux cas d'usage sans autorisation, » fait valoir Simon Polrot.

Bitcoin Ville

On espère que ce dossier consacré au développement de l'euro numérique vous aura plu et nous remercions chaudement Simon Polrot pour ses réponses à nos questions. Si une erreur s'est glissée dans ce dossier malgré notre vigilance, ou si vous avez un avis sur la question, on vous invite à nous en faire part dans les commentaires ci-dessous.

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A propos de l'auteur : Florian Bayard

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Devine

Je comprend que les gens ont peur pour leur anonymat, mais avec le bitcoin et autre cryptomonais, il y'a beaucoup d'arnaque avec des sites frauduleux, donc connaitre quelle adresse appartien a qui, permet au gens qui ont perdu de l'argent de remonté vers ces gens qui vole de l'argent, pour moi c'est une bonne chose, ont a tous un passeport, un numero de securité social, les caméra de surveillances sont généralisé sans que sa derange personne, les gens en masse expose leur vie sur des reseaux sociaux, sans que sa derange personne, sans parler de paypal qui oblige de relié… Read more »

Leimi

Le problème dans nos sociétés, et cela est valable dans tous les domaines (politique, économie, santé, sociologie, ...), c'est qu'on a fait de la peur et du négatif en général le leitmotiv de tout le monde. Et les gouvernements en jouent très fortement ! Les brebis, moutons et autres poules qui constituent 80 à 90% de la population sont à fond là-dedans. En résumé, tout ce qui est nouveau est forcément négatif avant même d'avoir mis en connexion ses neurones pour savoir en quoi c'est vraiment négatif. Les cryptomonnaies sont donc des supports pour la grande criminalité ?! Ah bon… Read more »

Julien

Article intéressant. A noter tout de même que l'argument de la rapidité des transactions est certes réel, mais aujourd'hui la plupart des banques proposent le virement instantané qui met 10 secondes à arriver, y compris week-end et jours fériés. Les choses bougent quand même un peu dans le domaine bancaire...