Le monde de l'art est entré dans l'ère du numérique

Depuis quelques années, le monde de l'art est entré dans l'ère du numérique. De nos jours, plus de 75% des musées en France disposent d'ailleurs d'un site web, d'une page Facebook ou Twitter ainsi que d'un community manager attitré. Cette révolution numérique permet de rapprocher les œuvres et les artistes du grand public. La situation est la même sur le marché de l'art, où les plateformes d'achats et les ventes aux enchères en ligne se multiplient à un rythme soutenu. En 2018, le marché de l'art en ligne représentait 4,64 milliards de dollars, en hausse de 12% par rapport à 2017, révèle un rapport d'Hiscox, assureur spécialisé d'objets d'art.

Sans surprise, l'émergence progressive des places de marché en ligne s'accompagne de nouveaux défis pour le secteur. Le rapport d'Hiscox pointe notamment du doigt la « difficulté de créer une relation de confiance en ligne » avec les acheteurs. 64% des plateformes, surtout celles qui sont exclusivement disponibles en ligne, admettent avoir des difficultés à rassurer leurs clients. Depuis toujours, le marché de l'art est en effet parasité par les faussaires.

« On estime à 30 % la proportion de faux dans le marché de l'art, » affirme d'ailleurs Jean-Jacques Neuer, au journal La Croix.

Pour garantir l'authenticité d'une production, lutter contre la fraude, s'ouvrir davantage aux collectionneurs les moins fortunés et faciliter le travail des assureurs d’œuvres, le monde de l'art se tourne actuellement vers la blockchain, la technologie de transfert et de stockage derrière le bitcoin. Ainsi, 60% des plateformes de vente d'art en ligne estiment que la blockchain peut transformer durablement le secteur. Pour l'heure, 30% des places de marché numériques prévoient même d'intégrer la chaîne de blocs à leurs activités dans les années à venir. Parmi les maisons d'enchères en ligne qui misent d'ores et déjà sur la blockchain, citons Christie’s ou Sotheby’s, deux grands noms du milieu de l'art. Richard Entrup, directeur informatique chez Christie’s, parle d'ailleurs d'un « intérêt croissant de notre secteur pour explorer les avantages du registre numérique sécurisé via la technologie blockchain ».

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Des certificats d'authenticité infalsifiables grâce à la blockchain

Pour 64% des plateformes en ligne, la blockchain va surtout permettre d'établir un « registre des titres de propriété pour le marché de l’art et des objets de collection ». Concrètement, la chaîne de bloc va aider les maisons d'enchères à communiquer des informations fiables et infalsifiables à leurs clients. En fait, n'importe quel acteur du secteur, que ce soit un artiste, un collectionneur ou un commissaire-priseur, pourra enregistrer, localiser, authentifier ou retracer la provenance d'une oeuvre. Toutes les productions seront inscrites dans une base de données inviolable, rendant ainsi impossibles les fraudes et la propagation de faux tableaux. De la même manière, le monde de l'agroalimentaire exploite la blockchain pour améliorer la traçabilité de leurs produits.

Pour enregistrer une oeuvre d'art sur la blockchain, des start-ups comme Artmyn ou TagSmart transforment le certificat d'authenticité en véritable empreinte numérique. Cette carte d'identité numérique, véritable ADN virtuel de l'objet, est infalsifiable, inviolable et immuable. Elle contient toutes les informations sur l'oeuvre, comme son lieu de conservation, ses propriétaires successifs, les endroits où elle a été exposée, ou encore le nom de l'artiste.

blockchain art
Chop Suey d'Edward Hopper, une des peintures enregistrées par Christie’s et Artory sur la blockchain.

De nombreuses start-ups proposent déjà aux maisons d'enchères de s'appuyer sur la blockchain pour authentifier les œuvres et objets de collection. Citons notamment l’application ArtTracktive de Deloitte Luxembourg, ArtChain, Artory, Codex, ZenDao ou encore Verisart. On notera que la première vente aux enchères enregistrée sur la blockchain a été organisée en 2018 chez Christie's, maison d'enchères de renommée internationale.

En collaboration avec la start-up Artory, la maison londonienne a enregistré sur une chaîne de blocs publique toutes les informations concernant la collection Barney A. Ebsworth ‘An American Place, une collection comprenant notamment des peintures de Jackson Pollock ou d'Edward Hopper. Au total, l'initiative a généré 317 801 250 dollars de bénéfices.

Comment les contrats intelligents vont-ils remplacer les tiers de confiance ?

L'utilisation de la blockchain permet aussi au marché de l'art de faire l'impasse sur les tiers de confiance (comme les maisons de vente) actuellement indispensables au fonctionnement du secteur, ainsi qu'au marché des certificats d’authenticité. Actuellement, de nombreux artistes, experts ou fondations vendent en effet au prix fort des certificats d'authenticité. Sans certificat attestant de sa provenance, une oeuvre n'a pas de valeur commerciale. Évidemment, certains faussaires n'hésitent pas à en profiter en commercialisant de faux certificats aux collectionneurs. En s'appuyant sur la chaîne de blocs, le marché va pouvoir tirer une croix sur ce marché parallèle.

Pour y parvenir, le secteur de l'art va s’appuyer sur les smart contracts, ou contrats intelligents. Un smart contract est un programme informatique autonome capable de s'exécuter lorsqu'une action est enregistrée sur la blockchain. Sur le marché des œuvres d’art et des objets de collection, les contrats intelligents vont permettre aux acheteurs et aux vendeurs de passer des accords infalsifiables. Concrètement, le certificat d’authenticité d'une oeuvre peut être automatiquement cédé à l'acheteur, et nouveau propriétaire de l'objet, dès que le paiement a été enregistré sur la blockchain.

Plus largement, les contrats intelligents vont faciliter les échanges entre les propriétaires entre les musées. En effet, il n'est pas rare qu'un collectionneur loue des œuvres à des musées le temps d'une exposition. Grâce à la blockchain, les termes de cette location seront enregistrés et deviendront incontestables. Dans cette optique, le certificat d'authenticité, comprenant la carte d'identité complète de l'objet, pourra être cédé temporairement aux musées. Une fois la période de location révolue, le certificat d'authenticité, ou empreinte numérique, sera automatiquement retransféré au propriétaire.

« Avec la blockchain, la gestion de situations mobilisant plusieurs acteurs sur une même œuvre devient moins complexe, » fait valoir Jurgen Dsainbayonne, PDG et fondateur de Seezart, une start-up qui garantit la traçabilité des oeuvres grâce à la blockchain.

Faciliter le travail des assureurs d'art

Enfin, les smart contracts vont grandement faciliter le travail des assureurs d’art. En automatisant les différentes étapes de l'exécution d'un contrat, la blockchain permet à l'assuré de recevoir plus rapidement les indemnités financières promises et aux assureurs d'éviter la fraude. Dans le domaine de l'art, les contrats intelligents permettront aussi d'établir des contrats d'assurance plus précis et plus adaptés aux contraintes du secteur.

« Il serait possible de créer de nouvelles polices d’assurance spécifiques pour les besoins d’opérations ponctuelles (prêt, location d’œuvres, leasing, etc.), » précise Jurgen Dsainbayonne.

D'après l'assureur Axa, un registre décentralisé contenant des données dont l'exactitude est irréfutable va aussi permettre d'estimer avec une plus grande précision les risques inhérents à chaque oeuvre d'art. En fonction de leur date de création, des matériaux et de la technique utilisée, le coût de la franchise est en effet appelé à varier.

👉 Sur le même sujet : Blockchain - quelle valeur juridique pour les smart contracts ?

La propriété partagée des œuvres d'art

La Joconde

Stéphane Distinguin propose de tokéniser la Joconde de Léonard de Vinci pour 50 milliards de dollars

 

En parallèle, la technologie blockchain va aussi permettre aux amoureux d'art les moins fortunés d'investir dans des tableaux célèbres. L'utilisation de la chaîne de blocs s'apprête en effet à donner un coup de fouet à la copropriété des œuvres. Pour ça, Stéphane Distinguin, fondateur de Fabernovel, entreprise internationale de création de produits et de services numériques, suggère de « tokéniser » des peintures renommées comme la Joconde de Léonard de Vinci. Pour rappel, la tokénisation est un procédé qui consiste à créer un token non fongible (NFT) représentant un actif sous-jacent et sa valeur.

« Il s’agirait de créer une représentation numérique d’un actif sur une blockchain, » explique Stéphane Distinguin à FR24 News.

Concrètement, le projet implique d'encoder l'oeuvre et son empreinte numérique dans un registre blockchain. Ensuite, le tableau ou la sculpture est réparti dans une quantité prédéfinie de jetons. Ces jetons sont alors mis en vente pour une valeur totale correspondant à celle de l'oeuvre. Il est alors possible de posséder une fraction de l'oeuvre (comme on possède une fraction d'une entreprise lors de l'achat d'une action boursière).

« Ce serait un peu comme créer une devise dont l’actif sous-jacent serait notre peinture afin de permettre la gestion et l’échange peer-to-peer, instantanément et en toute sécurité, » précise le PDG de Fabernovel.

La tokénisation permettrait en outre de protéger les oeuvres les plus emblématiques de notre patrimoine contre les dégradations du temps, les accidents ou encore les vols. Une fois numérisée sur la chaîne de blocs, une oeuvre devient en effet éternelle et inaltérable. Elle survira virtuellement quoiqu'il advienne d'elle. De plus, le procédé laisserait les musées, dont le Louvre, générer d'importantes sommes d'argent tout en conservant physiquement l'oeuvre en exposition dans ses locaux. En ouvrant la porte du marché de l'art aux investisseurs les moins fortunés, cette technologie pourrait donner un grand coup de fouet au secteur.

« La division d’une œuvre à 100 millions de dollars en dizaines de milliers d’actions augmente mécaniquement le nombre d’acheteurs en même temps que l’accessibilité de l’œuvre, » avance Frédéric de Senarclens, fondateur de la plateforme ArtMarketGuru, à l'Écho.

Évidemment, l'idée de tokéniser une oeuvre comme la Joconde a encore du chemin à faire. Néanmoins, des artistes contemporains ont déjà profité de la tokénisation pour vendre leurs productions.

C'est notamment le cas de Pascal Boyart alias PBOY. Fin 2019, cet artiste peintre parisien a tokénisé plusieurs fresques réalisées sur des murs appartenant à l'ancienne fonderie de la Banque de France (voir le tweet ci-dessus).

 

On espère que ce dossier consacré à l'utilisation de la blockchain dans le monde de l'art vous a plu. Si vous avez d'autres questions, ou si une erreur s'est glissée dans l'article malgré notre vigilance, on vous invite à nous en faire part dans les commentaires ci-dessous.

Source de l'image d'illustration : Portfolio de Pascal Boyart

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A propos de l'auteur : Florian Bayard

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Je suis ici pour raconter des choses parfois compliquées avec des mots toujours simples.
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