La domination mondiale du dollar américain pourrait être mise à mal par l’émergence de monnaies numériques créées par des banques centrales (MDBC ou CBDC en anglais). C’est la conclusion fracassante d’une étude de JPMorgan.

 

La course à la création des monnaies numériques de banque centrale

Aucun pays n'a plus à perdre en raison du potentiel perturbateur de la monnaie numérique que les États-Unis. Cela est principalement lié à l'hégémonie du dollar américain. Émettre la la monnaie de réserve mondiale et le moyen d'échange pour le commerce international des marchandises, des biens et des services comporte d'immenses avantages.

C'est ce qu'affirme JPMorgan à Bloomberg.

Josh Younger et Michael Feroli, les deux analystes de JPMorgan auteurs du rapport, ont en effet découvert que la plupart des banques centrales étudiaient actuellement la création de leur propre monnaie numérique (monnaies digitales de banque centrale, MDBC ou central bank digital currencies/CBDC en anglais), ou étaient déjà à un stade avancé de sa mise en oeuvre.

Ces crypto-monnaies de banque centrale auraient les mêmes usages que les billets et pièces de la monnaie “fiat”. Mais contrairement à eux, elles ne seraient pas imprimées ou frappées par les banques centrales, mais émises via des comptes numériques. Leur utilisation se ferait entièrement en ligne.

Les deux économistes de JPMorgan ont également constaté que les pays qui avaient ces projets de création de monnaie virtuelle de banque centrale additionnaient la quasi-totalité des volumes de paiements mondiaux au premier trimestre de cette année.

 

Des grandes puissances sur le point d’émettre leur propre monnaie virtuelle

De nombreuses banques centrales planchent en effet sur la création de monnaies numériques de Banque Centrale. La Chine serait de loin le pays le plus avancé dans ce domaine. Récemment, l’ancien président de la banque centrale chinoise, Li Lihui, a annoncé le lancement prochain d’un yuan numérique.

Au début de cette année, les banques centrales de la zone euro (BCE), du Canada, de l’Angleterre, du Japon, de la Suisse et de la Suède se sont associées avec la Banque des règlements internationaux (BRI) afin de créer un groupe de travail chargé d’étudier l’opportunité de la création de telles monnaies virtuelles.

La France, qui ambitionne de créer la toute première MDBC de la zone euro, est elle-même bien engagée dans cette démarche. La semaine dernière, la Banque de France a annoncé qu’elle avait réussi les premiers essais d’un programme basé sur une blockchain destinée à améliorer certaines transaction des marchés financiers.

Les analystes de JP Morgan ont observé que les nations les plus riches étaient les plus pressées de se doter d’une CBDC, parce qu’elles étaient soucieuses de conforter leur influence sur les marchés financiers mondiaux.

 

La suprématie intacte du dollar

Un rapport récent du gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, indique qu’en dépit de la profonde mutation que l’économie mondiale subit actuellement, le système financier monétaire international est resté globalement inchangé depuis les accords de Bretton Woods [qui remontent à juillet 1944, ndlr].

M. Carney rappelle que les États-Unis ne représentent plus “que” 10 % du commerce mondial et 15 % du PIB mondial, et que ces proportions baissent constamment. Mais le dollar domine toujours dans les transactions internationales, et il se renforce, même :

  • il intervient dans plus de la moitié des règlements commerciaux internationaux ;
  • il est également la devise des deux tiers des émissions de titres dans le monde ;
  • de même, les deux tiers des dettes des pays émergents sont exprimés dans cette monnaie ;
  • les pays qui utilisent le billet vert comme monnaie de réserve représentent 70 % du PIB mondial.

 

Les MDBC comme nouvelle arme pour la dédollarisation ?

Toutefois, de plus en plus de pays, dont la Chine, la Russie, l’Inde ou encore la Zone euro, contestent cette suprématie. Dans certains cas, ils entreprennent de “dédollariser” leur économie. Pour ce faire, ils échangent leurs réserves de change en dollars contre de l’or et/ou signent des accords internationaux pour imposer une autre devise ou des systèmes de paiement alternatifs dans leurs transactions avec les pays étrangers.

En 2018, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a même préconisé la création de systèmes de paiement, d’un Fonds monétaire et d’un système SWIFT européens indépendants des Etats-Unis. En effet, Washington avait brutalement bloqué les échanges des entreprises européennes avec l’Iran en imposant des sanctions économiques à ce pays. M. Maas cherchait donc un moyen de contourner ces sanctions.

Dans un tel contexte, la création par les banques centrales de nouveaux moyens de paiement tels que des crypto-monnaies n’est donc pas anodine.

Les analystes de JP Morgan estiment que des monnaies virtuelles de banque centrale ne posent pas de menace à court terme pour le dollar dans son rôle de monnaie de réserve mondiale, compte tenu de son écrasante domination.

En revanche, ils pensent qu’elles pourraient grignoter sa prépondérance dans les règlements des échanges commerciaux et le système de messagerie SWIFT. La puissance géopolitique des États-Unis pourrait donc s’en trouver affaiblie. Il leur sera plus difficile de faire respecter les sanctions économiques ou de contrôler le financement du terrorisme, par exemple.

Le pays de l’Oncle Sam n’a actuellement aucun projet d’émission de MDBC. Les deux auteurs concluent donc qu’il devrait l’envisager afin d’éviter un tel scénario. “Offrir une solution de paiements transfrontaliers basée sur un dollar numérique serait [...] un investissement très modeste pour protéger un moyen clé de diffusion du pouvoir dans l'économie mondiale”, notent-ils.

D’après eux, les pays à revenu élevé, en particulier les États-Unis, ne peuvent plus se permettre d’ignorer les crypto-monnaies, qui interviennent désormais dans “la gestion des risques géopolitiques”.

A propos de l'auteur : Audrey-Duperron

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Passionnée par l'économie depuis mon adolescence, je suis fascinée par les mutations profondes que nous traversons actuellement et qui ont fait voler en éclats des théories établies de longue date. Naturellement, la technologie de la blockchain et les crypto-monnaies, qui devraient encore plus brouiller les cartes, sont aussi placées sous mon microscope. Je crois qu'elles sont aussi l'expression d'une tendance de fond puissante et durable : la volonté du peuple de reprendre le pouvoir. Ouvrons l'œil ensemble !
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