Un tweet étonnant de l'exchange FTX

Le 15 mars 2021 vers midi, la cryptomonnaie du projet Reef Finance accuse une chute de son cours de près de 30%. L'origine de la baisse est rapidement identifiable : un sondage du compte twitter officiel de l'échange FTX demande si les jetons qui ont fait un « tirage de tapis » (« rug pull » en anglais) tels que DMG et REEF doivent être retirés ou conservés sur la plateforme.

Le tweet acerbe et brutal a ensuite été supprimé, mais une capture d'écran du sondage transformée en NFT est visible sur OpenSea :

FTX Sondage Reef Finance

En effet, suite à une assignation par le gendarme de la bourse américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC), Defi Money Market a décidé de cesser ses activités le 5 février 2021. Le cours de son jeton de gouvernance, le DMG, a alors perdu 80 % de sa valeur et l'échange sur la plateforme Poloniex a rapidement été interrompu.

Après avoir un peu plus tard précisé que l'assignation de la SEC a été reçue le 15 décembre, des accusations de « tirage de tapis » ont commencé à voir le jour. Des investisseurs ont en effet supposé que Defi Money Maker leur a vendu ses jetons en sachant qu'ils allaient perdre une grande partie de leur valeur. Dommage pour eux : s’ils n’ont pas vendu très rapidement au moment de l’annonce, leur investissement a perdu presque toute sa valeur.

L'accusation de FTX à propos du projet Reef Finance est, elle, plus soudaine et étonnante. En effet, trois jours plus tôt, l'agrégateur DeFi multi-chain construit sur Polkadot venait d'annoncer que la société Alameda Research, fondée par les mêmes personnes que FTX, venait d'investir 20 millions de dollars dans Reef Finance. La nouvelle avait précédé une hausse du cours du token REEFqui s’est résorbée depuis. Sam Trabucco, membre de l'équipe d'Alameda Research, apporte ensuite plus de précisions par rapport au sondage de FTX dans le tweet suivant :

Quelques détails d'un échange de gré à gré dévoilés publiquement

De son côté, quelques heures plus tard, l’équipe de Reef Finance riposte en donnant des précisions sur le déroulé des évènements. Dans un article sur Medium, ils expliquent qu'ils avaient contacté l'entreprise Alameda Research en septembre lors d'une levée de fonds, mais que ces derniers n'avaient alors pas donné de suite.

En mars 2021, Alameda Research reprend contact pour demander s'ils peuvent faire un investissement stratégique qui peut aller jusqu'à 80 millions de dollars. Les deux équipes tombent alors d'accord pour un premier investissement de 20 millions de dollars, avec une réduction de 20 % par rapport au prix du REEF sur le marché, et potentiellement 60 millions d'autres ensuite. L'annonce de ce premier investissement est alors faite par l'équipe de Reef Finance le 12 mars.

Les difficultés entre les deux équipes arrivent lorsque celle de Reef Finance se rend compte qu'Alameda Research envoie immédiatement les fonds sur la plateforme d'échange Binance. En effet, en raison de sa construction comme la plupart des autres blockchains, il est possible de suivre les transferts du jeton REEF, que ce soit le jeton ERC-20 sur Ethereum ou le BEP-20 sur Binance Smart Chain (l'interopérabilité entre les deux étant assurées par le protocole de Polkadot). Les transactions de l'adresse fournie par Alameda Research à Reef Finance pour le transfert d'un peu plus de 675 millions de REEF sont ainsi visibles sur Etherscan :

Transaction REEF

Après une transaction test de 1 REEF, le portefeuille principal de Reef Finance (qui contient presque la moitié des jetons REEF) transfère le reste des jetons de l'accord en cinq autres transactions. Dix minutes (ou plutôt 44 blocs) après l'envoi des derniers jetons par Reef Finance, Alameda Research transfère l'ensemble des REEF reçus sur Binance.

Avec la réduction de 20 % par rapport au prix du marché, si les 675 675 668 jetons REEF envoyés par Alameda Research n’ont pas encore été vendus, ils valent alors plus de 33 millions. Après avoir investi 20 millions, si la liquidité est suffisante pour ne pas trop influencer le prix, la plus-value est déjà extrêmement intéressante !

En découvrant le transfert, l'équipe de Reef Finance se rend compte que tout ne se passe pas comme ils l'avaient prévu. En effet, d'après leur post sur Medium, ils avaient conclu un partenariat de longue durée avec Alameda Research. Le transfert immédiat vers Binance laisse alors très fortement supposer que ces derniers souhaitent pouvoir échanger les jetons reçus rapidement. Sam Trabucco précise cependant dans un tweet du 15 mars qu'Alameda Research « est encore en possession d'une grande majorité [des jetons qu'ils ont récemment achetés] ».

Cela est malheureusement impossible à vérifier sans avoir accès aux données de la plateforme Binance ou sans preuve concrète. Si c’est vrai, cela veut dire, par rapport à l’agressivité du tweet de FTX et la chute évidente du cours du REEF que cela allait immédiatement provoquer, qu’ils étaient prêts à encaisser une perte de plusieurs millions de dollars.

Le déroulement de la suite des faits est alors présenté par Alameda Research, dans un post sur Medium en réponse à celui de Reef Finance. À part la note explicative du début, celui-ci ne contient que des transcriptions des échanges entre les deux équipes. Il semble donc qu'après l'annonce du partenariat, Alameda Research cherche de suite à faire un nouvel échange.

Le lendemain, le 13 mars, la réponse de Reef Finance est mitigée en soulignant le fait qu'ils pensaient que les fonds seraient verrouillés pour une certaine période. En effet, à part pour la publicité de l’annonce, ils peuvent très bien gagner 20 % supplémentaires en vendant eux-mêmes les jetons. L'équipe d'Alameda Research explique alors que l'accord a été conclu, qu'ils comprennent que ça aurait pu être un problème, mais plus à ce moment. Il est clairement sous-entendu que cela aurait dû être soulevé lors des discussions préliminaires.

À partir de là, la situation se dégrade très rapidement. Dans un échange non dévoilé par Alameda Research, Ryan Salame menace l'équipe de Reef Finance de poursuites légales et de faire une campagne de décrédibilisation du projet. En particulier, il s'agirait de faire une annonce publique, de délister le REEF de FTX et de travailler avec Binance et d'autres échanges pour qu'ils fassent la même chose.

Reef Finance propose alors de revenir sur l'accord et d'ajouter une période de verrouillage, ou bien de tout arrêter là sans rentrer dans un débat public pour ne causer aucun tort aux deux équipes. Le PDG de Reef Finance ajoute que « le non-verrouillage était entièrement fondé sur la confiance et qu'il n'avait même pas imaginé que les jetons allaient être vendus immédiatement. »

Alameda Research répond qu’il est possible d'ajouter un verrouillage de trois mois, à condition que l'accord soit fait en un seul versement restant de 60 millions de dollars et dans les trois heures suivantes. En jouant sur un malentendu, ils mettent une pression intense à l’équipe de Reef Finance. Cela ne convient pas à cette dernière qui demande où est le contrat et acquiesce sur l'arrêt des négociations. L'essentiel de la suite s'est fait publiquement, en commençant par le sondage de FTX.

Des accords difficiles qui affectent les utilisateurs

Dans un fil de 29 tweets, l'analyste Adam Cochran donne son impression sur la situation, en commençant par expliquer qu'il est proche de l'équipe d'Alameda Research, mais qu'il leur partage également de nombreuses critiques.

Il suppose que contrairement à l'équipe expérimentée d'Alameda Research, celle de Reef Finance l'est très certainement beaucoup moins. En particulier parce que, d'après tous les éléments partagés publiquement, il semble clair que l'accord penchait largement, d'un point de vue financier, en faveur d'Alameda Research.

Cela peut être la conséquence de l'espoir d'obtenir quelque chose de différent, par exemple de la visibilité, ou bien par le fait d'être moins fort en négociations. Par contre, Adam Cochran souligne bien que « faire un accord sur des conditions et commencer à les exécuter est une contrainte légale et que des milliards de dollars d'échanges de gré à gré de ce type ont lieu tous les jours. » La question de Reef Finance par rapport au contrat montre donc clairement leur manque d'expérience dans ce domaine. D'un autre côté, le fait que FTX qualifie publiquement, sans contexte, les actions de Reef Finance de tirages de tapis est peu opportun, même si c'est ce qu'ils peuvent avoir ressenti de leur côté.

Les éventuelles suites de cette affaire n'ont pas été rendues publiques. Il est possible qu'elles ne le soient jamais, si elles existent, car cela n'est favorable à aucune des deux équipes. Pour l'utilisateur moyen, une telle situation est délicate. Tout d'abord, parce qu'il est possible de se faire surprendre par une variation soudaine des cours. Ensuite, il n'est pas forcément facile de comprendre l'ensemble de l'affaire et s'il y a une arnaque d'un côté ou de l'autre. Pour finir, même s'il est possible de suivre le mouvement des différents jetons de la plupart des blockchains, et donc d'avoir des informations qui ne sont pas accessibles dans la finance traditionnelle, cela demande beaucoup de travail et peut poser des difficultés d'interprétation.

Après un maximum local à un peu plus de 0,058 $ sur l'échange FTX entre l’annonce du « partenariat » et le sondage, le cours du REEF s'est stabilisé autour de 0,038 $ dans les quinze jours suivants, en oscillant entre 0,032 $ et 0,045 $. L’impact direct sur le cours du REEF est donc raisonnable par rapport à la fluctuation classique des cryptomonnaies.

De son côté, le token de la plateforme FTX, le FTT, reste au plus haut de son histoire. Ce malentendu a donc surtout porté préjudice à la réputation de Reef Finance et, dans une moindre mesure, au portefeuille de leurs investisseurs. Dans tous les cas, cet échange a été rentable pour Alameda Research puisque, même s’ils n’ont pas encore tout vendu, ils ont eu un prix de revient unitaire d’un peu moins de 0,030 $ pour les tokens REEF.

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A propos de l'auteur : Gatien Ricotier

Intrigué par la construction et l'adoption des blockchains depuis 2017.
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