Oui, le Bitcoin est une formidable alternative au système financier traditionnel. Oui, les smart contracts Ethereum ont beaucoup de potentiel, et il y a quelques, disons deux ou trois, autres blockchains qui ont un quelconque intérêt. Voilà, c’est dit. Mais il faut arrêter. On aimerait charger la blockchain de toutes les tâches sur cette planète alors qu’elle n’est pas faite pour cela. Du tout.

Qu’est ce qu’une Blockchain ? Un registre de stockage d’informations très basique, une base de données qui n’est même pas capable de gérer des données relationnelles. Demandez donc à une blockchain la somme de toutes les transactions réalisées sur une journée donnée...ça risque d'être compliqué, alors qu’une base de données vous fait cela en un clin d’oeil. Je peux prendre n’importe quelle base de données classique, gratuite, immédiatement disponible, lui fournir quelques millions de transactions correspondant à plusieurs gigaoctets de données en quelques minutes et immédiatement après en faire des requêtes complexes.

 

La rapidité, sûrement pas le point fort de la blockchain Bitcoin

Sur la blockchain Bitcoin, l’ensemble du réseau est capable de gérer un maximum de sept transactions par seconde, il vous faut une dizaine de minutes pour qu’elles soient effectives, et il est possible d’écrire environ un mégaoctet de données, soit un petit peu plus d’un million de caractères. C’est juste ridicule.

Mais ce n’est pas le pire : écrire ce modeste mégaoctet, que vous devrez partager avec l’ensemble de tous les autres utilisateurs, vous coûtera un peu plus de 3000€ au cours actuel. Et Ethereum fait à peine mieux.

Une blockchain est donc une base de données aux fonctionnalités plus que primitives, capable de traiter une quantité infime d’informations en un temps incroyablement long, le tout pour un prix prohibitif ! Formidable… 

 

Et pourtant, la blockchain change la donne

D’accord, ne sortez pas tout de suite les fourches et les torches. Il y a quand même un intérêt : la blockchain répond à des problématiques que les bases de données classiques ne peuvent pas adresser. C’est un registre d’information décentralisé, immuable, inattaquable, auto-financé, le croisement inévitable des idées des cypherpunks et du logiciel libre à l’avènement des années 90. On connaît tout cela très bien, je ne remets pas en cause l’intérêt de ces avancées technologiques.

Bien entendu, des gens plus ou moins malhonnêtes sont rapidement arrivés sur le marché avec des promesses alléchantes : des blockchains privées rapides, capables de traiter des millions de transactions et d’enregistrer des téraoctets de données, le tout pour un coût nul ou quasiment... si on ne compte pas le prix de la licence qu’il est nécessaire de payer pour se les procurer.

 

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La vraie rupture se trouve dans la blockchain publique

Ces vendeurs de rêve ont oublié, volontairement la plupart du temps, que si les blockchains publiques type Bitcoin ont tous les défauts cités précédemment, c’est bien parce qu’elles ont les avantages correspondants : la réplication des données entraîne la lenteur et la limitation de la taille des blocs, l’immuabilité du contenu implique les coûts d’écriture importants à travers le minage, et ainsi de suite. On peut éventuellement se tourner vers des solutions de second niveau tel que le Lightning Network pour essayer de mitiger plus ou moins parfaitement les limitations du réseau sous-jacent.

Mais il faut en être conscient : technologiquement, il n’est pas possible actuellement de synchroniser des téraoctets de données entre des milliers de machines réparties dans le monde entier en quelques secondes, sinon mon Netflix arrêterait enfin de planter.  Et si on n’utilise pas la preuve de travail ou un mécanisme équivalent qui implique un coût prohibitif pour modifier des données déjà enregistrées, il est juste impossible de garantir l’immuabilité des données dans le registre.

👉 Différences entre blockchain publique et blockchain privée

 

Commercialisation de la blockchain, attention aux fausses bonnes idées

Certes, le problème n’est évidemment pas là : il est de mettre un “produit blockchain” le plus rapidement possible sur le marché pour convaincre des clients corporate qu’ils innovent et font partie des révolutionnaires qui maîtrisent les paradigmes fondamentaux de la digitalisation de la finance de demain. Ou tout autre jargon dans ce genre.

C’est ainsi qu’on aboutit à la blockchain du poulet. Ce qui est à peu près un record d’absurdité, puisqu’un acteur centralisé - un géant de la distribution - autorise ses fournisseurs à écrire des données (vérifiées comment ?) via une application qu’il fournit, dans un registre qu’il contrôle intégralement, et qu’il peut modifier à tout moment. L’antithèse absolue d’une blockchain, donc.

Avons-nous véritablement besoin d’une blockchain ? Telle est la question philosophique fondamentale qu’un nombre de plus en plus élevé de Chief Disruption Officers et autres acronymes à cravate vont devoir se poser. 

Et la plupart du temps, la réponse devra être non : une étude récente du cabinet d’audit EY a montré que le nombre moyen de clients pour des projets de blockchain privée était de... 1,5.  

 

Proposons modestement trois questions qui devraient aider à aboutir à une décision mûrement réfléchie, si on arrive à se convaincre qu’un tel processus est celui qui serait utilisé.

  1. Avez-vous un problème qu’il est nécessaire de décentraliser ?

Peut-on identifier un domaine d’information, de données, ou représentant de la valeur, contrôlé par un acteur centralisé et qu’on pourrait rendre plus efficace, digne de confiance, ou générant un marché, en le décentralisant ?

  1. La solution que vous envisagez permet-elle de décentraliser le problème ?

Votre solution n’est-elle qu’une façon détournée de prendre le contrôle sur le domaine envisagé vous-même et de remplacer l’ancien acteur centralisé ? Si oui, cela ne sert à rien et ne marchera pas. Ceci est particulièrement délicat à envisager pour un acteur corporate, dont l’instinct est évidemment de centraliser l’information et les données.

  1. Votre solution vous permet-elle de gagner de l’argent ?

À moins de faire cela pour le bien de l’humanité (haha!), votre solution doit vous permettre de gagner de l’argent, ne serait-ce que par des commissions minimes sur les transactions réalisées.

Si vous avez répondu oui aux trois questions, allez-y, lancez-vous ! Si vous y arrivez, vous aurez enrichi l’écosystème blockchain, potentiellement gagné de l’argent, et développé de nouveaux produits innovants. Sinon, prenez une base de données classique. Ou une feuille Excel. Ou encore mieux, le super projet de blockchain privée que j’ai à vous vendre...

A propos de l'auteur : Manuel Valente

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J'ai co-fondé Coinhouse (anciennement La Maison du Bitcoin) en 2014 à Paris. Coinhouse est pionnier dans le secteur de l'investissement dans le Bitcoin et les cryptomonnaies. Il s'agit à la fois d'une plateforme en ligne et d'un espace physique dédié où les gens peuvent trouver des conseils et être accompagnés dans leurs investissements.
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