Le monde des crypto-monnaies est peuplé de personnages emblématiques qui ont tous, à leur façon, marqué cette industrie. En février 2014, Mt. Gox, alors le plus gros site d’échange de crypto-actifs, mettait la clé sous la porte.  Un vol de plus de 850.000 BTC venait d'avoir lieu, ce qui représentait environ 350 millions d’euros. Le dirigeant de la société, Mark Karpelès, inconnu du public jusqu'alors, s'est immédiatement retrouvé sous les feux de la rampe.

Dans cet article, nous allons voir ensemble qui est le fameux Mark Karpelès, et comment il est devenu le PDG de l’exchange numéro 1 du début de l’ère des crypto-monnaies.

 

Un passionné d'informatique dès l'enfance

Mark Karpelès voit le jour le 1er juin 1985 à Chenôve, près de Dijon. Il découvre l’informatique à l’âge de trois ans grâce à sa mère, comme il l'indiquait dans un reportage de 2007 : « c'est assez spécial avec ma mère, vu que, [...], à l'heure d'aujourd'hui, elle est sur Internet, elle joue à des jeux, elle crée des serveurs de jeux, elle a... Elle a une activité assez geek. À la base, c'est quand même elle qui m'a lancé là-dedans, qui m'a laissé programmer, à trois ans. ».

Informaticien de génie dès ses débuts, il est arrivé dans une filière littéraire malgré sa passion. Dès l'obtention de son bac en 2003, il abandonne les études et commence à travailler dans l'informatique. Il commença par travailler pour les sociétés Linux Cyberjoueurs et Eurocenter, à Paris, toutes deux fondées par Stéphane Portha.

En parallèle, il met en place ses propres projets, comme un hébergeur de sites internet dénommé FF.ST.

Mark en 2007

Mark Karpelès dans le reportage "Suck My Geek" de 2007

 

Des difficultés en 2005

Suite à un voyage au Japon et divers événements qui l'auront laissé sans le sou en avril 2005, Mark Karpelès est contraint de revendre FF.ST à son employeur, pour une somme tout juste suffisante à éviter le découvert bancaire. En contrepartie, il devait pouvoir continuer à gérer FF.ST, mais il semblerait que cet accord n'ait pas duré plus de quelques semaines. Frustration et désaccords avec son employeur poussent Mark Karpelès à démissionner peu de temps après.

Et la date de cet événement reste incertaine : Mark Karpelès affirme, dans un message sur son blog, avoir envoyé un courrier de démission à la mi-mai pour le 30 juin 2005, alors que Stéphane Portha semble avoir indiqué au journal Le Monde, quelques années après, qu'il s'était contenté de cesser de se présenter au travail à partir du 30 juin, et que le courrier avait été reçu le 6 juillet. Il semble donc évident que les rapports entre eux étaient, et demeurent, extrêmement tendus.

Cette relation difficile peut également s'expliquer par les agissements de Mark Karpelès : quelques jours après son départ de l'entreprise le 30 juin, il s'est connecté aux serveurs de son ex-employeur pour déplacer les données relatives à FF.ST qui s'y trouvaient, vers des serveurs appartenant à Mark. Puis, il a mis en place sur le site de la société une redirection automatique vers un site lui appartenant également.

Autrement dit, il a repris toute la clientèle de FF.ST au détriment de son ex-employeur, qui était désormais le propriétaire de FF.ST. Cette décision lui vaudra une condamnation en 2010 par le Tribunal de Grande Instance de Paris à un an de prison et une amende de 45.000€, comme vous pourrez le lire dans la copie du jugement.

 

Quelques années de flottement et de projets ratés

Après son départ de Linux Cyberjoueurs, Mark Karpelès travaille pour plusieurs entreprises françaises du secteur, notamment Fotovista, devenue Pixmania par la suite, et Téléchargement.fr, devenue Nexway. Il y a visiblement laissé une bien meilleure impression que chez Eurocenter : le dirigeant de Nexway, Gilles Ridel, déclarera notamment dans une interview avec 20minutes : «Il n'avait que le bac, mais on l'a vite payé comme s'il était sorti d'une grande école».

Mark Karpelès aura également essayé brièvement de lancer une société d'hébergement en Israël, où il aura vécu pendant neuf mois, mais les événements survenus dans la bande de Gaza ont réduit ses efforts à néant. Un attentat sur une centrale électrique l'aura laissé une demi-journée sans électricité, et son projet s'est écroulé. Il est donc reparti en France après cette expérience.

En 2009, alors qu'il travaillait dans une société française qui a acquis d'autres sociétés internationales, y compris une société japonaise, il a fait en sorte d'aller travailler au Japon. Et peu après son arrivée au pays du Soleil Levant, il a fondé le 29 octobre 2009 une société de développement web et d'hébergement dénommée Tibanne, comme son chat.

Tibanne

Le dénommé Tibanne, ayant donné son nom à la société de Mark Karpelès

 

Découverte du Bitcoin et rachat de Mt. Gox

Peu de temps après son arrivée au Japon, Mark Karpelès découvre le Bitcoin en 2010, lorsqu'un client lui demande de le payer avec. Passionné par la technologie derrière le Bitcoin, il s'y intéresse de plus en plus.

Et début 2011, Jed McCaleb le contacte pour lui proposer d'acheter Mt. Gox, un site créé par McCaleb en 2006 pour vendre des cartes Magic : The Gathering, qui a été transformé en plateforme d'échange de bitcoins en 2010. En effet, Jed McCaleb dit se sentir dépassé par l'ampleur du site, et il a fait beaucoup d'erreurs...

Mais surtout, la plateforme est déjà endettée de 80.000 bitcoins à cette époque, une somme volée par des pirates grâce à des vulnérabilités du site codé par McCaleb. Évidemment, le public n'est pas au courant de cette information.

Autre fait amusant à noter : dans les mails entre McCaleb et Karpelès ayant fuité, McCaleb mentionnait déjà en 2011 l'existence d'un "Gox Bot". Et comme nous pourrons le voir ci-dessous, quelques années plus tard, certains utilisateurs éplucheront les historiques de transaction du site pour prouver l'existence d'un bot (programme automatisé) de trading, dénommé Willy par la communauté.

Mais revenons-en au sujet de cet article : Mark Karpelès. En effet, ce dernier, après avoir discuté avec McCaleb, décide de devenir actionnaire majoritaire de Mt. Gox en devenant titulaire, au nom de sa société Tibanne, 88% de Mt. Gox.

Et ce qui aurait dû paraître surprenant pour le jeune entrepreneur, c'est que ces 88% de la société lui étaient cédés à titre gratuit... En échange, il devrait partager avec Jesse McCaleb les bénéfices de la plateforme pendant 6 mois, et ne pas le tenir légalement responsable des problèmes qui pourraient survenir. Aujourd'hui, il est évident que McCaleb savait que des problèmes graves surviendraient, et souhaitait simplement se débarrasser de sa patate chaude en la posant dans les mains d'un malheureux imprudent qui croyait faire une bonne affaire.

En 2012, Mark Karpelès participe également à la création de la Fondation Bitcoin avec, entre autres, Roger Ver. Il apporte sa pierre à l'édifice avec un don de 5.000 bitcoins.

Mark Karpelès après sa reprise de MTGox

Mark Karpelès, après sa reprise de Mt. Gox

 

De catastrophe en catastrophe

Presque immédiatement après l'achat de la plateforme par Karpelès, le 9 juin 2011, le site a été piraté. Les pirates ont réussi à changer le prix du bitcoin à un centime sur la plateforme, puis à pirater les comptes de certains clients pour les faire vendre à ce prix. Ainsi, 2.000 bitcoins ont été dérobés, pour une valeur à l'époque d'environ 30.000 dollars. Suite à ce piratage, Jed McCaleb prend soin de rassurer publiquement les utilisateurs à plusieurs reprises, indiquant que tout va bien.

La société continue tant bien que mal son activité, et le peu de concurrents viables fait de Mt. Gox la plateforme majoritaire du marché, avec environ 80% des transactions en crypto-monnaies dans le monde en 2013. De 3.000 clients lors de l'acquisition par Mark Karpelès à plus d'un million en 2013, c'était incontestablement un succès en matière de popularité.

En novembre 2012, Mt. Gox signe un accord avec la société CoinLab afin de faciliter les transactions des clients américains. Cependant, les relations avec la société deviennent vite assez mauvaises puisque Mt. Gox ne fait rien pour transférer les comptes des clients américains chez CoinLab, et continue de servir ces clients directement. Ce conflit est à l'origine d'un procès lancé par CoinLab, mais ce n'est pas tout...

En effet, Mark Karpelès n'avait pas déclaré Mt. Gox comme organisme de transfert de fonds auprès des autorités américaines. Cela lui a valu, quelque temps après, de voir 5 millions de dollars saisis par les autorités américaines. En quelques mois après cette affaire, Mt. Gox perd 26% de parts de marché.

Et malheureusement pour Mark Karpelès, les problèmes ne se sont pas arrêtés là. Tout s'est écroulé assez rapidement, puisque le 25 février 2014, la plateforme ferme définitivement, après un piratage d'une ampleur sans précédent : 650.000 bitcoins avaient disparu ! La société déclare publiquement être en faillite le 10 mars 2014. Mark Karpelès démissionne également de sa position de membre du comité dirigeant de la Bitcoin Foundation quelque temps après le piratage.

D'après certains employés interviewés après ces événements, l'organisation de la société laissait à désirer, ce qui expliquerait une partie des avaries dont Mt. Gox aura souffert. Il semblerait par exemple qu'il n'y avait aucune méthode de contrôle de version du code de la plateforme, qui est pourtant d'une importance capitale dans tout ce qui touche au codage de systèmes complexes.

 

Multiplication des procédures judiciaires

En avril 2014, le Département du Trésor des États-Unis lui fait parvenir une assignation à comparaître à Washington DC pour témoigner sur l'affaire le 18 avril 2014. Mais Mark Karpelès, n'ayant aucun avocat aux États-Unis, refuse de se présenter.

À la fin 2014, une procédure est lancée en France au Tribunal de Grande Instance de Pontoise, suite à une plainte déposée le 19 novembre pour escroquerie et abus de confiance.

Le 1er août 2015, la police japonaise arrête Mark Karpelès dans le cadre d’une suspicion de falsification des données des comptes de sa société. Le 11 septembre 2015, il est formellement mis en examen pour une suspicion de détournement de 2.3 millions d’euros de son entreprise. Et les autorités japonaises profitent des lois locales pour l'emprisonner en attendant son procès.

En outre, les journaux japonais s'emparent de l'affaire, et ne manquent pas de publier tout ce qui peut salir la réputation de cet occidental loin de chez lui : certains l'accusent par exemple d'avoir utilisé l'argent de la société pour payer des prostituées, ainsi que pour l'achat d'un lit à 50.000 dollars.

Cette situation durera plusieurs mois, pendant lesquels il souffrira beaucoup des conditions de détention extrêmement dures au Japon, tout comme Carlos Ghosn après lui. Mark Karpelès finira avec 30 kilos de moins au moment de sa sortie, moins d'un an après. Libéré sous caution en juillet 2016, il a finalement été condamné le 15 mars 2019 à 2 ans et demi de prison avec sursis.

Mark Karpelès en 2016, après avoir été libéré

Mark Karpelès en 2016, après avoir été libéré

 

Conclusion de l'affaire et informations plus récentes

En 2019, il a décidé d’aller à la rencontre de la communauté crypto en postant un message sur Reddit (vous pouvez le retrouver ici en anglais). Dans cette publication, il explique son histoire et fait en partie son mea culpa.

Lors de la fermeture de Mt. Gox, les autorités japonaises ont saisi les Bitcoins qui restaient sur la plateforme pour indemniser les clients. Cependant, la valeur de l’indemnisation se basait sur le cours du BTC au moment de la faillite de l’entreprise, soit environ 500$. Après avoir remboursé la plupart des investisseurs lésés, il reste toujours 160.000 bitcoins que Mark Karpelès souhaite distribuer à ses anciens clients. En effet, il a déclaré qu'il ne voulait en aucun cas devenir propriétaire de ces bitcoins, évalués à plus d'un milliard de dollars.

Pour ce qui est du piratage de 2014, encore aujourd'hui, nous ne sommes pas sûrs de qui en est responsable exactement. Toutefois, il semblerait que le principal cerveau de l'opération soit Alexander Vinnik, un citoyen russe interpellé en 2017 en Grèce, à Thessalonique, sur demande des autorités américaines. En effet, ce dernier, recherché en Russie depuis longtemps, s'était expatrié pour continuer ses activités criminelles, et était notamment... Le dirigeant de l'exchange BTC-e, et de l'exchange TradeHill, tous deux concurrents de Mt. Gox. Or, il a été révélé que par le biais de ces plateformes, c'est plus de 4 milliards de dollars de bitcoins sales qui ont été blanchis, une partie de cette somme étant issue des piratages de Mt. Gox. Le reste provenait de ransomwares courants à l'époque, des virus informatiques verrouillant des fichiers importants de l'utilisateur et exigeant une rançon payable en bitcoin pour les déverrouiller.

Alexander Vinnik avait donc un double intérêt à détruire Mt. Gox : non seulement il pouvait voler les bitcoins conservés sur la plateforme, mais en plus, la disparition de Mt. Gox lui aurait permis d'obtenir une partie de la clientèle de ce qui était la plus grosse plateforme d'échange à l'époque. Et la clientèle est un excellent moyen de gagner de l'argent sur le plus long terme. Pas de chance pour lui, tout ne s'est pas passé comme prévu. Et depuis fin janvier 2020, Alexander Vinnik a été extradé de la Grèce à la France, dans l'attente d'une éventuelle extradition ultérieure aux États-Unis pour qu'il y soit également interrogé et/ou jugé.

Quant à Jed McCaleb, il a été accusé en 2019 d'avoir délibérément menti pour pousser les clients à rester sur la plateforme, et une procédure a été lancée contre lui. La conclusion de ce procès reste encore à déterminer.

Mark Karpelès

Mark Karpelès en 2020

 

La question du Willy Bot

Au milieu de tous ces événements, il reste une question non élucidée, c'est celle du dénommé "Willy Bot". Lors de la clôture de Mt. Gox, des historiques de transaction ont été rendus disponibles au public lors d'une fuite, et certains les ont analysés. Le résultat de cette analyse est le Willy Report : en résumé, ce rapport conclut qu'un programme de trading automatisé fonctionnait sur Mt. Gox depuis très longtemps, et que ce programme avait notamment pour effet de faire grimper le prix du Bitcoin la majorité des jours où il était actif. Un autre programme similaire, dénommé Markus, avait également été présent sur la plateforme quelque temps.

Pendant longtemps, personne ne savait si ces bots étaient la propriété d'un utilisateur de la plateforme, ou s'il s'agissait de Mark Karpelès lui-même. Mais quelques années après le Willy Report, Karpelès l'a avoué lors d'un procès : ce bot avait été utilisé "pour le bien de la société". Cependant, Mark Karpelès n'en dira pas plus au sujet de ce bot, et est resté muet lorsque la question a été posée sur Reddit en 2019.

Il semble probable, en voyant les mails fuités envoyés par Jed McCaleb, qu'il s'agissait là du "Gox Bot" dont le créateur de la plateforme parlait déjà en 2011. Ce n'est évidemment que spéculation, mais il pourrait s'agir d'un outil originairement destiné à tenter de combler les trous dans les réserves de la société, qui étaient apparus lors des divers piratages qu'elle a subis. Ou, à défaut de véritablement combler les trous, il pouvait s'agir d'un outil destiné à maintenir les apparences et permettre à la plateforme de fonctionner avec une réserve fractionnaire.

 

Conclusion

Mark Karpelès est très certainement un codeur brillant, mais aussi un chef d'entreprise qui laisse à désirer. Certains le haïssent, en particulier ceux qui se sont retrouvés avec leurs bitcoins bloqués, mais lorsqu'on regarde le tableau dans son ensemble, il est difficile de ne pas le voir comme une victime, du début à la fin. Pensant faire une bonne affaire en reprenant, pour la modique somme de zéro dollar, une plateforme endettée et pleine de failles de sécurité, il a rapidement été contraint de passer à un modèle de réserve fractionnaire pour éviter de couler immédiatement, et s'est retrouvé piraté constamment par-dessus le marché. Peut-être a-t-il été naïf en acceptant l'offre de Jeb McCaleb, mais aucun élément ne montre qu'il avait de mauvaises intentions. Le pire qui puisse lui être reproché, c'est d'avoir potentiellement recouru à des méthodes discutables pour maintenir la société à flot.

Et c'est probablement pour cette raison que la justice japonaise, malgré sa sévérité légendaire, l’a reconnu coupable d'une partie des chefs d'accusation seulement, et ne lui a appliqué qu'une peine assez courte (30 mois au lieu des 10 ans requis) avec sursis. Ce qui signifie qu'il n'ira en prison que s'il commet d'autres infractions à la loi au cours des 4 prochaines années.

Nul doute que toutes ces péripéties lui auront permis de retenir la leçon, et qu'il ne fera pas deux fois la même erreur.

A propos de l'auteur : Benjamin M.

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Passionné de crypto à mes heures perdues, je suis un juriste originaire du Sud de la France. J’adore décortiquer le fonctionnement de ces technologies et je m’intéresse également aux profonds changements qu’elles apportent. A côté de cela, j’aime le foot, la philosophie, les échecs et les porte-bonheurs chinois.
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Et apparemment il fréquentait les forums de jeuxvideo.com à en croire son profil qui correspond parfaitement à celui d'un khey lambda:

http://image.noelshack.com/fichiers/2018/06/7/1518370952-img-20180211-183916251.jpg

(il y a une double page qui lui est consacrée dans le hors série sur la crypto de Capital)