Le domaine de la finance est l'un des plus prometteurs pour l'utilisation et l'usage des technologies blockchain. Dans cette interview, nous avons tenté avec Bilal El Alamy, fondateur d'Equisafe, d'explorer comment la blockchain peut faciliter l'échange de titres financiers.

 

Bonjour Bilal, est ce que tu peux te présenter, pour ceux qui ne te connaissent pas ? 

Bilal El Alamy, j’ai 28 ans, diplômé en physiques fondamentales et mathématiques appliquées, également diplômé de l’ESCP Europe

La première fois que j’ai rencontré la blockchain c’était en 2013, en licence, à la FabLab de la Fac. Pendant que j'imprimais des modèles en 3D, des étudiants utilisaient des Arduinos pour miner des BTC. Curieux, je me suis penché sur la question. J’aimais bien la philosophie derrière Bitcoin mais économiquement je n’y comprenais rien. Néanmoins fasciné par la partie hardware du minage je me suis mis à mon tour à miner des BTC. J’ai vite récupéré 3 ordinateurs dans le cabinet médical de ma mère que j’ai mis à miner dans un placard. Après ma licence, je suis parti à l’étranger pour mes études et en revenant ma mère avait enlevé les ordinateurs malgré le fait que je les avais caché ! J’étais dégoûté, non pas d’avoir perdu de l’argent, mais à cause du temps que ça m’avait pris pour comprendre le fonctionnement et installer les ordinateurs pour miner. 

Je suis revenu à la blockchain en 2015 en M2 pour faire du trading et c’est comme ça que j’ai réussi à faire financer mon MSC à l’ESCP Europe. 

 

 Est ce que tu peux nous faire un résumé rapide de ton parcours professionnel ? 

Au début, j’ai travaillé dans la recherche en physique statistique à l’ESPCI ParisTech, puis j’ai été Data scientist à Abu Dhabi dans le domaine des énergies renouvelables pour l’IRENA (“ONU” des énergies renouvelables). Ensuite, j’ai fait du conseil en stratégie chez Accenture sur des sujets tech et data avec des grands groupes. Finalement, en 2019 j’ai fondé Equisafe avec Frédéric Bertoïa, un avocat passé par les bancs de 42 avant de se retrouver chez Ernst & Young.

L’idée de fonder Equisafe m’est venue en mars 2018 lors d’un hackathon organisé par Edmond de Rothschild, et qui avait pour thème la digitalisation de la “Private Equity” (le non coté). Notre projet visait à transformer les crypto-actifs en titres financiers. La proposition de valeur de la blockchain était évidente avec le registre distribué, la traçabilité et la transparence qu’elle offrait. À ce moment-là, le problème qui se posait pour les tokens était l’absence de lien entre l’investisseur et l’émetteur. J’avais d’ailleurs la conviction que le marché était en train de s’effondrer à cause de ça. 

L’action de base est le contrat le plus simple à tokeniser. Je suis donc parti trois mois à Berlin pour étudier la question. En revenant, j’ai eu le choix entre poursuivre le projet de mon Hackathon et retourner à Abu Dhabi. Au dernier moment, j’ai changé mes plans, et on a décidé de fonder Equisafe avec Frédéric.

 

Que fait Equisafe ? Quelle est la mission principale de l’entreprise et les services qu’elle offre ? 

Equisafe est une solution SaaS (Software as a Service) qui vise à simplifier l’investissement pour les particuliers. Sur cette plateforme, il y a deux applications principales :  une application pour la gestion de l’actif (investissement) et une application pour la gestion du passif (gérer les investisseurs). Chacune de ces applications contient plusieurs fonctionnalités intrinsèquement liées. 

Notre plateforme cherche à réinventer la façon dont on échange des titres financiers afin d’améliorer l'expérience d'investissement. Nous voulons que ce soit aussi simple d’investir que d’acheter en ligne et aussi simple d’échanger que de se partager un article depuis nos smartphones. 

Aujourd’hui, en tant que particulier, si vous demandez à votre banque, on vous proposera de placer votre argent sur un livret A ou une assurance vie, avec des rendements nets négatifs, si on prend en compte l’inflation. Impossible d’avoir accès à des investissements intéressants, à moins d’avoir 100 000€ à investir, tout comme il est difficile d’avoir de la visibilité sur le panorama d’offre. Or, Equisafe propose l’accès à l’investissement au plus grand nombre.Par exemple, dans l'opération AnnA, l'Hôtel particulier qui a fait l’objet de la première transaction sur Equisafe, un particulier avait la possibilité d'investir à partir de 6,5€, rendus accessibles à travers notre “Boutique” ! Visibilité et accessibilité, voilà les valeurs que nous voulons porter. Par ailleurs, nous sommes intimement convaincus que le blockchain, grâce à ses nombreux atouts, permettra de redynamiser l’investissement des Français, surtout en pleine période de double crise sanitaire et économique. Alors pourquoi Equisafe ? Car nous ne sommes pas juste une plateforme d’investissement, nous allons au-delà de ça. Aujourd’hui, en effet, la gestion du passif nous permet de référencer plusieurs sociétés, une sorte d’Infogreffe sur blockchain. 

 

Concernant le transfert de titres financiers sur la blockchain, existe-il des systèmes autres qu’Equisafe ? 

Equisafe est à la pointe de l’innovation et nous bénéficions d’une certaine avance en Europe. Tous les jours, je vois de nouveaux concurrents apparaître, donc nous savons que nous ne pouvons pas nous reposer sur nos acquis. 

Pour le moment, nous sommes déjà fiers d’avoir digitalisé 23 portefeuilles immobiliers sous forme de sociétés ou véhicules d’investissement, d’avoir plus de 700 investisseurs actifs sur la plateforme et environ 10 000 avec des comptes en attente d’offres. Nos indicateurs de succès sont très encourageants pour l’avenir et nous pousses à nous dépasser. On continue d’essayer d’être transparents, de communiquer sur la facilité d’utilisation de notre plateforme. C’est d’ailleurs ce qu’on a voulu faire en réalisant la première transaction en live et à travers l’Academy que nous avons lancer sur notre site.

 

Pour en venir au cœur du sujet, comment est-ce que la blockchain permet de faciliter l’échange des titres financiers ? 

La réponse peut se diviser en deux points distincts. Le premier point est que la blockchain apporte une amélioration de la tenue du registre qui référence les “mouvements” des titres financiers. Le deuxième point est la facilitation de certains “processus” juridiques grâce à l’utilisation de “smarts contracts”. 

Tout d’abord, en ce qui concerne le registre des mouvements de titres, il faut savoir qu’il existe 3 types de mouvements qu’on appelle aussi des “opérations sur titres” (OST) :

  1. Les augmentations de capital (émission de titres à vendre),
  2. Les cessions de titres (échange de titres),
  3. La réduction de capital (rachat de titres).

C’est de ce registre qu’on extrait la “table de capitalisation” (le tableau qui référence la quote-part de chacun), si importante pour la redistribution des bénéfices, les dividendes. Chaque société peut avoir différentes classes d’actions, exerçables sous différentes conditions et gouvernées par un pacte d’actionnaire...  Cela devient de plus en plus complexe au fur et à mesure que la société grandit. En réalité, cela n’a pas vraiment évolué depuis l’époque Mésopotamienne. On est passé d’une plaquette en terre gravée à un cahier Clairefontaine. Maintenant, on peut le faire sur la blockchain. Le système reste le même, c’est le médium qui change. Cela reste un système comptable mais désormais partagé. Le cahier est dans un coffre chez un avocat, plus difficile d’accès que s’il était en accès SaaS. L’ancienne forme est difficilement accessible et non partagée, la nouvelle forme est accessible et partagée. Enfin, l’utilisation de la blockchain est possible car elle est juridiquement considérée comme constitutive de preuve. En somme, une sorte d’excel partagé opposable au juge. 

Deuxièmement, la simplification de l’échange découle de la simplification des “processus” juridiques liés aux OST par l’utilisation de smart contracts (le VBA dans ma comparaison avec Excel). Prenons par exemple le “processus” de cessions de titres. On exécute un échange entre un actionnaire et un autre actionnaire ou un investisseur extérieur. Cette phase se décompose en deux étapes : “Settlement et “Clearing. Aujourd’hui quand on achète des parts d’une société, il faut d’abord que l’avocat de la société procède à un KYC (Know your customer) pour vérifier l’identité de l’acheteur des parts. Puis, il vérifie dans le pacte d’actionnaires que la transaction est permissible. C’est l’étape que l’on appelle le settlement

Une fois qu’on s’est assuré que la transaction est possible, encore faut-il la réaliser, soit l’inscrire dans le registre des mouvements de titres. Pour cela, il faut que l’acheteur des titres paie. L’argent est mis sous séquestre jusqu’à ce que l’émetteur “transfère” les titres à l’investisseur : ce qui signifie que  l’avocat va mettre à jour le registre. Cette étape est le clearing

La première étape (le settlement) prend environ une dizaine de jours, la seconde (le clearing) 2 à 3 jours. Un total de presque deux semaines pour une seule transaction. Dans la blockchain, on transforme les règles transactionnelles du pacte d’actionnaires et les conditions de cessions dans un “smart contract”.  Cela comprend également l’étape de KYC. Quant à lui, le settlement ne prend plus qu’une seconde. Par ailleurs, concernant le clearing sur la blockchain, il est quasiment instantané. On passe donc de deux semaines à quelques secondes pour une même transaction. Le gain de temps est majeur et fait de la blockchain un atout considérable. Ainsi, ceci en fait le cas d’étude parfait pour expérimenter l’utilité d’un “stable coin”...

 

Quels sont les prérequis afin de rendre cela accessible à chacun ? Et quels sont les obstacles à la mise en place de ces systèmes ? 

Pour moi il n’y a pas vraiment d’obstacles réglementaires mais il y a deux approches. Il faut tout simplement se demander :

  1. Est-ce que je peux faire ce que je fais avec la réglementation actuelle ?

La réponse est oui car je ne change que le médium et non la qualification juridique. On est soumis au Code Monétaire et Financier (CMF), aux directives européennes MIF, Prospectus, etc. L’instrument financier reste le même mais au lieu d’être dans un cahier, distribué à travers d'intermédiaires, là il est dans la blockchain à travers Equisafe.

  1. Peut-on faire mieux ?

Oui toujours, il faut simplement être attentif à l’évolution du marché. Pour rendre cela accessible et didactique, la section “Academy” de notre site internet est dédiée à cela, on y explique les différents concepts à différents niveaux. 

 

Comment Equisafe à-t-elle réussi à les surmonter ? 

Comme évoqué précédemment, nous travaillons étroitement avec les pouvoirs publics pour éviter tout problème réglementaire qui pourrait surgir. Nous avons déjà des agréments de l’ACPR et déposons un dossier de conseil en investissement participatif auprès de l’AMF. Nous avons par ailleurs été audités et contre-audités en terme de cyber sécurité. De fait, je pense qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, d’obstacles ne pouvant être surmontés. Montrer que l’on peut faire de la blockchain à un niveau institutionnel, permet d’établir de la confiance avec les utilisateurs, ce qui est primordial. Je le rappelle, on change simplement de médium, c’est probablement aussi troublant que la personne qui a vu un billet pour la première fois. Mais quand on sait qu’on utilisait des coquillages avant d’utiliser la monnaie 700 ans avant Jésus Christ, on relativise un peu plus.

Tout est question de vision, on se contente d’améliorer l’existant donc il n’y a pas de d’obstacles du point de vue réglementaire, et d’un point de vue technique, tout est possible avec de la patience. 

 

Quel type de blockchain serait à privilégier ? Permissioned ou Permissionless ? Quel choix a fait Equisafe en la matière ? 

Equisafe est une infrastructure permissionnée sur une blockchain publique. La couche de permissionnement est incarné par le “smart contract” qui concerne l’identité qui permettra de savoir si la personne peut interagir avec nous. Il faut remplir des conditions spécifiques à un titre pour pouvoir interagir avec. 

Or, on utilise une blockchain publique car il y a plus de résilience sur le réseau, la preuve est plus forte et fiable si on doit l’opposer à un tiers.

Aujourd’hui Equisafe utilise les blockchains Ethereum et Tezos. Nous sommes très confiants sur Tezos car la technologie semble supérieure à celle d’Ethereum. Tezos est difficile à prendre en main, on trouve la même technologie dans nos fusées, celles que l’on envoie dans l’espace. La possibilité de faire de la vérification formelle vient de là. Pour le coup, c’est véritablement de la “Rocket Science”, l’environnement est très sérieux, composé de chercheurs pour lesquels j’ai une certaine affection, étant moi-même passé par la recherche. Et la communauté complexifie l’infrastructure très rapidement.  

Plus généralement, concernant l’utilisation de la blockchain pour l’échange des titres financiers, je ne pense pas qu’il y ait un standard. Tout est une question de vision dans la manière d’aborder le problème. 

 

Quelle est ta vision pour l’avenir de la blockchain dans le secteur de la finance ? 

La finance est un domaine très large. Par exemple, si on parle du marché des actions non cotées, celui-ci représente 22 fois celui du marché coté. Je vois donc un avenir radieux pour la blockchain. Je pense qu’il faut arrêter de se focaliser autant dessus. L’utilisateur se fiche de savoir si les titres financiers sont transférés via une blockchain ou sur un cahier. Ce qu’il va regarder, c’est la facilité d’utilisation. La blockchain apporte quelques fonctionnalités de traçabilité dans la “data room”, pour les mouvements de titres ou encore le partage d’un KYC (Know your customer) pour éviter de le refaire à chaque fois.  C’est ce que l’on propose en termes d’usages.

Aujourd’hui, Equisafe travaille sur la possibilité de signer des transactions avec le Touch ID et le Face ID. Le but est de camoufler l’utilisation de la blockchain derrière des fonctions que l’utilisateur connaît déjà, pour que cela rentre dans ses usages quotidiens. 

 

Le mot de la fin : que penses-tu de l’idée qui a récemment émergé de jetoniser la Joconde pour rembourser une partie de la dette liée au Covid-19 ?

ll y a plusieurs idées dessous : la dette et le monde de l’art. Rembourser la dette n’est pas la chose la plus intelligente car notre économie repose sur de la dette. Tous les pays occidentaux sont endettés. On s’endette pour construire l’infrastructure de nos sociétés et si on devait utiliser cet argent, il faudrait mieux l’investir que de l’utiliser pour rembourser notre dette. Car, à terme, l’investissement serait plus à même de rembourser la dette. 

Après, pour ce qui est de tokeniser la Joconde, c’est impossible parce que les musées en France n’ont pas le droit de vendre leurs toiles. En revanche, si c’était possible de le faire, il serait intéressant de créer des tokens pour dissocier l’usufruit et la nue-propriété. Le Louvre garde l’usufruit et les acheteurs du token ont la nue-propriété, un partage de la culture en somme.

Pour ajouter un dernier point sur l’art, un secteur qui nous intéresse particulièrement chez Equisafe, nous avons en effet l'ambition de créer un événement sans précédent dans l'histoire de l'Art, une démonstration de vente d'œuvres via la blockchain. Ce projet arrivera dans les prochains mois, il mêlera art, finance et technologie. Nous en parlerons prochainement.

 

Cet article a été rédigé par Titouan Galpin de l'association étudiante KryptoSphere.

A propos de l'auteur : KryptoSphere

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KryptoSphere est la première association étudiante basée sur les cryptomonnaies et la blockchain. Elle est également spécialiste de l'intelligence artificielle et plus récemment de la réalité virtuelle, leur but étant de vulgariser ces concepts.
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