Taxation des superprofits pétroliers : l'Allemagne cible TotalEnergies via Bruxelles

L'Allemagne prend la tête d'une coalition de six États européens pour instaurer une taxe sur les superprofits pétroliers. Dans le viseur, le fleuron français TotalEnergies, qui pourrait devoir verser jusqu'à 1 milliard d'euros. Une nouvelle friction franco-allemande, après le nucléaire, le spatial et la défense, qui s'ajoute à un climat économique déjà tendu pour Paris.

Taxation des superprofits pétroliers : l'Allemagne cible TotalEnergies via Bruxelles
Illustration générée avec OpenAI

Une coalition menée par Berlin pour taxer les superprofits pétroliers

Fin août, l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la Pologne, le Portugal et l'Espagne ont adressé une lettre commune à l'Irlande (qui occupe la présidence tournante de l'UE) pour réclamer une taxe européenne exceptionnelle sur les bénéfices des compagnies pétrolières et gazières.

Le sujet doit être examiné par les ministres des Finances européens les 18 et 19 septembre prochains à Dublin. Officiellement, il s'agit de faire contribuer les groupes qui auraient profité de la flambée des cours provoquée par les tensions au Moyen-Orient et les fortes perturbations dans le détroit d'Ormuz.

Les six ministres estiment dans leur courrier que « la rentabilité globale et les marges sur les produits raffinés dépassent la hausse des prix du pétrole brut ». Autrement dit, les grandes compagnies pétrolières engrangeraient bien plus que ce que justifierait la seule hausse du brut.

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TotalEnergies dans le viseur, jusqu'à 1 milliard d'euros en jeu

Le fleuron français est clairement une des cibles les plus exposées à cette nouvelle taxation européenne. TotalEnergies a enregistré un bénéfice net mondial de 11,2 milliards de dollars sur les six premiers mois de l'année, en hausse de 73 % sur un an.

Selon les estimations qui circulent, les profits européens du groupe français dépasseraient les 1 milliard d'euros sur les six premiers mois de 2026. Si ses profits se maintiennent au second semestre, cela entraînerait une facture potentielle comprise entre 500 millions et 1 milliard d'euros selon les rumeurs de taux qui circulent, allant de 25 % à 50 % (sur 2 milliards de profits en Europe projetés sur l'année).

Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, a déjà prévenu que toute taxation supplémentaire mettrait fin au plafonnement des prix des carburants dans ses stations-service (1,99 €/L pour l'essence et 2,25 €/L pour le gazole/diesel).

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Une réaction boursière contenue jusqu'ici pour l'action TTE

Les marchés boursiers ont jusqu'ici digéré la nouvelle sans mouvement de panique. Après l'annonce de taxation fin août, l'action TTE du groupe pétrolier français a baissé de la zone des 78 euros pour atteindre un point bas vers 74 euros.

On notera toutefois que, ces derniers jours, l'action de TotalEnergies cotée sur Euronext est remontée au-dessus des 78 euros, se rapprochant même des 79 euros au moment d'écrire ces lignes, ce 9 septembre 2026.

Cours de l'action de TotalEnergies (TTE) sur 1 mois. (TradingView)

Une base juridique fragile, le précédent de l'article 122 TFUE

Reste une question décisive, souvent absente du débat public : l'UE a-t-elle seulement la compétence pour lever un tel impôt ? En matière fiscale, les décisions au sein de l'Union européenne requièrent généralement l'unanimité des États membres, ce qui complique considérablement l'adoption de toute nouvelle taxe. Autant dire qu'un veto français, hongrois ou irlandais suffirait à enterrer le projet.

Sauf que Bruxelles dispose d'un précédent taillé sur mesure. La contribution de solidarité adoptée en 2022 a été la seule taxe européenne approuvée à la majorité qualifiée, en s'appuyant sur l'article 122 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, qui autorise des mesures d'urgence en cas de crise économique, notamment dans le secteur de l'énergie.

Ce contournement de l'unanimité pourrait être réactivé, à condition d'invoquer une nouvelle situation d'urgence (tensions au Moyen-Orient, blocus d'Ormuz). La Commission reste toutefois prudente : elle avait formellement rejeté une demande très similaire portée par cinq de ces mêmes pays en avril (sauf la Pologne, qui s'est ajoutée à la coalition depuis).

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La France entre réserves prudentes et défense de son champion

Côté français, la ligne officielle reste floue à l'approche du sommet de Dublin. Interrogé au Sénat le 9 avril 2026 sur le sujet de la taxations des superprofits pétroliers, le Premier ministre Sébastien Lecornu a émis des réserves sans formuler « d'opposition de principe », renvoyant aux questions d'assiette, de rendement et de fonctionnement du dispositif. Une position d'attente que le gouvernement n'a pas actualisée publiquement, même depuis la récente lettre de la coalition menée par l'Allemagne.

TotalEnergies, de son côté, ne laisse aucune ambiguïté. Le groupe dénonce une démarche qui reviendrait à « introduire une double imposition contraire au principe de territorialité de l'impôt », rappelant que ses profits pétroliers et gaziers sont déjà taxés dans les pays producteurs et qu'il verse en moyenne 25 milliards de dollars d'impôts par an depuis 2022.

Énergie, défense, spatial : un couple franco-allemand dysfonctionnel qui accumule les frictions

Cette offensive fiscale menée par l'Allemagne intervient sur fond de désaccords qui s'accumulent entre Paris et Berlin. Sur la défense, comme le signale Politico, l'Allemagne se montre réticente à s'engager pleinement dans Arcadia, le système d'intelligence artificielle militaire français présenté comme une alternative à Palantir, préférant développer sa propre plateforme souveraine.

Autre point de désaccord récent, le pilier avion de chasse du programme SCAF, qui a implosé après des années de disputes entre Dassault Aviation et Airbus Defence and Space. À cela s'ajoute le fait que Berlin a décidé, début 2026, de lancer sa propre constellation de satellites militaires, baptisée GXE, se mettant en marge du programme commun européen IRIS (290 satellites), manifestement jugé trop dominé par les industriels français.

Côté énergie, outre le conflit sur la taxation des superprofits pétroliers, on pourra également rappeler le refus persistant de Berlin de reconnaître pleinement le nucléaire français (pourtant décarboné par nature) dans les mécanismes européens de financement de la transition énergétique (privant ici la filière nucléaire française de toute aide européenne).

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Un timing délicat pour l'économie française

La potentielle taxation européenne de son champion pétrolier (qui rapporte d'énormes revenus fiscaux) tomberait très mal pour l'Hexagone. En effet, la France affronte des coûts d'emprunt au plus haut depuis 2008, et une dette qui inquiète les agences de notation. De plus, la Banque centrale européenne (BCE) pourrait relever ses taux directeurs dès ce jeudi 10 septembre, ce qui alourdirait encore la facture pour Bercy (répercussion de hausse sur les intérêts des obligations nationales, et donc du coût de la dette).

Pour les investisseurs des compagnies pétrolières européennes, l'issue du sommet de Dublin le 19 septembre prochain sera à scruter de près. Car si une telle taxe pèserait mécaniquement sur le cours de TotalEnergies, elle pèserait également sur les autres majors européennes comme ENI, Repsol ou OMV. À l'inverse, un blocage tuerait la tentative dans l'œuf, tout en confirmant la difficulté persistante de l'UE à s'entendre sur des mesures fiscales communes.

👉 Sur le même sujet – La BCE devrait relever ses taux ce jeudi, une catastrophe pour la France ?

Sources : La Tribune, Transport & Environment, Économie Matin, Public Sénat, Politico

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